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Shining, décor, contexte et occasion de fonction

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Eclairage de la manière par laquelle des éléments a-signifiants influent sur un sujet. Note amicalement derobée au blog de l’anti-oedipe en question, elle même dérobée au séminaire de Félix Guattari sur la Schizo-Analyse du 09/12/80, lui-même derobé à l’air du temps, elle-même …

A certains égards l’analyse que porte Guattari sur le Shining de Kubrick nous amènerait peut-être à percevoir autrement le concept de contexte de Bateson, tout comme certains des développements de la biologie moderne. Quelques fragments de ces échos sont agencés ci-dessous en ouverture de la retranscription du séminaire.

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(…) Bateson propose (…) de distinguer une suite hiérarchisée de quatre catégories d’apprentissage classées le long d’une échelle de type logique. Cette tentative s’inscrit dans une révision de la pensée scientifique. « Elle suppose que l’observateur appartient  au champ même de l’observation et que, d’autre part, l’objet de l’observation n’est jamais une chose, mais toujours un rapport ou une série indéfinie de rapports. » (…)
Bateson, pour sa part, accorde la plus grande importance aux métarelations et « arrive à la simplicité par l’exclusion de tous les objets physiques ».
Le système de communication n’est pas l’individu physique, mais un vaste réseau de voies empruntées par des messages. Mais « Cet abandon des frontières de l’individu comme point de repère » ne signifie pas le chaos. Au contraire, la « classification hiérarchisée de l’apprentissage et/ou du contexte est une mise en ordre ». Bateson résume sa conclusion dans cette formule: « La contradiction entre le tout et la partie [...] est tout simplement une contradiction dans les types logiques [car] le tout est toujours en métarelation avec ses parties. » Source

Shining, décor, contexte et occasion de fonction dans Ecosophie ici et la 9782914777247FS
La fin de l’exotisme, par Alban Bensa

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Transcription orale de la conference UTLS d’Antoine Danchin, biologiste, directeur du département génomes et génétique à l’institut Pasteur, peut-on concevoir la cellule comme un ordinateur qui ferait des ordinateurs ? 

«  L’objet principal de la biologie n’est pas de comprendre quels sont les objets matériels qui forment les être vivants, mais quelles sont les relations entre ces objets, quel est le mécanisme qui permet de les créer. Ces relations entre ces objets ont quelque chose à dire avec le concept d’information (…)
Ce qui compte pour la biologie ce sont des fonctions et pas des objets. Alors comment relie-t-on des fonctions aux objets ? (…)
Au cours de l’évolution se crée des occasions de fonction (…)
Une fonction ne peut être réalisée qu’avec un objet concret, et donc elle sera liée à une structure (…)
Exemple métaphorique, c’est l’été, je suis assis à mon bureau qui est couvert de papiers. La fenêtre est ouverte dans mon dos, je suis en train de lire un livre et soudain le vent se lève. Qu’est-ce que je fais ? Je prends le livre et je le pose sur les papiers pour éviter qu’ils ne s’envolent. Et le livre vient d’acquérir une nouvelle fonction qui est celle de presse papier. Voilà comment une fonction apparait. J’ai donc utilisé ce que j’avais sous la main, aspect bricolage. Si je suis généticien et que j’analyse le « gène » du livre je dirais ceci est un livre, et je me serais complètement trompé parce que ceci est un presse-papier. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que plusieurs objets peuvent donc avoir une même fonction et que ces objets sont recrutés parmi ceux dont on dispose à un moment donné, dans un environnement donné.  »

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Séminaire de Félix Guattari sur la Schizo-Analyse du 09/12/80

 » (…) F : On est passé dans le champ où il faut rendre des comptes : tu es assis devant ou tu es assis derrière ? Tu es homme ou tu es femme ? Explique toi ! Tu ne peux pas être partout ! Il y a un langage ! C’est : oui/non, blanc/noir.

(…)

P : D’où ça vient ? D’où vient l’injonction ? À ce propos, je pensais au dernier film de S. Kubrick, Shining. 

Pour résumer : un homme est chargé de garder un hôtel, complètement isolé en plein hiver, où il sera seul dans cet immense espace avec sa femme et son gosse. On lui dit qu’il sera très bien payé, nourri, ce sera très bien, il vivra vraiment comme dans un palace (c’en est un). Mais à une condition : il doit savoir, quand même, qu’il y a une histoire. Il s’est passé un drame, ici, il y a quelques années : le gardien a tué à coups de hache sa femme et ses deux filles. C’est pourquoi on a beaucoup de mal à trouver quelqu’un qui veuille bien reprendre la place. Lui, répond que ça lui est bien égal, au contraire ! C’est très drôle ! Très amusant ! « – Mais votre femme n’y verra pas d’inconvénient ? – Mais non, mais non, mais ma femme… » À sa manière de prononcer ces mots, on sent que déjà, de toutes façons, sa femme n’a pas voix au chapitre, la cause est entendue, c’est lui qui décide.

Il se retrouve donc là-dedans et, évidemment, est pris dans l’atmosphère de cet hôtel, qui est décrit vraiment « Kubrick » : c’est 2001, l’odyssée de l’espace, le vide énorme, un hôtel un peu vieux jeu, construit vers 1900, avec d’immenses pièces, des tentures et des meubles très américains, très fastueux et en même temps suranné.

En tant que spectateur, tu commences à vraiment suer l’angoisse alors qu’il n’y a rien du tout : il y a simplement du vide. Effectivement, petit à petit, cet homme est pris dans quelque chose qui est comme une injonction venue d’ailleurs.

Ce qui est très fort, à mon avis, c’est que, dans les moments où il commence à rêver, ou à imaginer, ou à délirer – on ne sait pas très bien, parce que c’est du rêve éveillé – il se trouve dans cet hôtel, cinquante ans auparavant. Alors, tout d’un coup, il y a du monde : il y a un barman qui le sert, etc.. Et on voit apparaître un certain type de relations aux hommes, dans une société où les hommes, les pères de famille étaient, quand même des gens qui se faisaient respecter. Et tous les hommes qu’il rencontre lui renvoient un discours de cette sorte : « Ce n’est pas parce qu’on est en 1980…, qu’il faut que tu te laisses faire par ta bonne femme et ton petit gosse ! »

À un moment donné, il rencontre fantasmatiquement – dans une espèce de délire – un ancien gardien qui lui dit : « Nous sommes là depuis toujours pour garantir – quand même ! – qu’on ne va pas se laisser faire. » C’est le moment où s’approfondit alors, complètement, sa paranoïa, et où, effectivement, il passe à l’acte : il commence à poursuivre sa femme avec une hache, et son gosse aussi.

L’idée géniale de Kubrick, c’est que, s’il n’arrive pas à faire ça, c’est parce qu’il y a, quelque part dans le jardin de l’hôtel, un labyrinthe taillé dans des massifs de buissons : le gosse se sauve dans le labyrinthe, le père n’arrive pas à l’y retrouver, et finalement, meurt de froid ; alors que le gosse, lui, arrive à en sortir.

Ce que j’ai trouvé extraordinaire, c’est l’idée qu’il y avait un lien, une connexion entre l’espace (son architecture, son dessin, le décor, la couleur, la disposition, la grandeur des pièces, la profondeur des couloirs, etc.) et un certain état de société, une certaine éthique, un certain type de fonctionnement des machines familiales, qui pouvait se transmettre tel quel, simplement au travers de ce décor. Du moment qu’il était là, cet homme était pris littéralement, dans une machinerie paranoïaque, transmise par le dix-neuvième siècle : « Tu ne vas pas être un mec moderne, qui fait la vaisselle, et qui se laisse monter dessus par le gamin ! Ça ne va pas du tout ! » Et, de fait, il répond à cette injonction ; il se passe un phénomène de cet ordre.

J’ai trouvé intéressante l’idée que la folie ne vient pas à quelqu’un, nécessairement dans une relation à d’autres sujets ; mais au travers de tout un dispositif architectural, et de décor qui tiennent lieu … 

F : d’agencements matériels, de montages. 

P : Plus qu’un territoire, c’est toute une culture : ces meubles, cette énorme cuisine, le garde-manger… 

F : les idéalités qui sont accrochées aux objets…

P : C’est cela. Une transmission comme ça.

Z : Un autre coup de génie de Kubrick, à propos de l’injonction, c’est la dimension phonétique.

C’est très frappant dès le début du film : dans ce gigantesque hôtel que tu viens de décrire, un môme fait du tricycle : Vrrrrououoummm ! Comme un fou ! très très vite. Il y a, évidemment, une succession de tapis, de marbres, de parquets, etc., et au niveau du son, toute une gamme se met en place, comme des ritournelles qui annoncent cette autre dimension, cet autre plan qui, à un moment donné, va complètement envahir cet homme.

C’est intéressant au niveau de ce que tu disais tout à l’heure : cette hétérogénéité des composantes – composantes complètement a-signifiantes – qui, à un moment donné, vont injecter un processus ; et qui ne font pas du tout appel – disons – à une réserve, à une quantité d’énergie quelconque, mais à des processus qualitatifs, hautement différenciés.

P : C’est vrai ! Le premier moment d’angoisse, c’est le tricycle. Le bruit. Sur le tapis, on n’entend rien, et puis, dès qu’il sort du tapis et qu’il est sur le marbre ! Là tu commences à avoir vraiment peur ! La bande son est extraordinaire !

X : Et la machine à écrire ?

P : Oui ! C’est un élément d’angoisse inouï ! Alors que ce n’est rien du tout ! (C’est quelque chose !)

(…)

shining4 dans Felix Guattari

P : J’aimerai revenir sur un exemple dont j’ai déjà un peu parlé ici : l’histoire de la folie d’un homme, dans le film de Stanley Kubrick, Shining.
Dans la tête et dans le corps de cet homme – qui fait un accès paranoïaque, passionnel et criminel – il semble se passer quelque chose qui s’est déjà passé avant, et peut-être pas seulement une fois. Une répétition, en quelque sorte, un rythme : il y a de nombreuses années déjà, le gardien a tué ses deux gosses, cela va se passer encore. On assiste donc, dans ce film, à la genèse d’une folie.

Quelles sont les conditions, les agencements, les méandres à réaliser pour qu’un homme, plongé dans un certain type de situation devienne fou ? Stanley Kubrick n’a pas les moyens de les exposer tous ; lui qui est un visuel essentiellement, va jouer sur les images, le décor, et un peu sur les sons – puisque le cinéma le permet -, et beaucoup moins, à mon avis, sur les significations, le signifiant, le langage. 

Mais ce qui est très intéressant, c’est que cette histoire n’est pas simplement celle d’une répétition pathologique, c’est aussi un processus de transformation auquel on assiste, à partir d’un certain type d’organisation sociale – et notamment d’organisation familiale. La place du père y est particulière, comme la place de l’argent, de la circulation de l’argent, des usages vestimentaires, des rapports entre sexes et entre âges. Cet ensemble est situé du côté de 1920, dans une certaine période du capitalisme américain, très particulière aussi : un peu avant la crise, un peu après la première guerre mondiale. Kubrick essaye de montrer comment on peut passer de cette situation, qui n’est pas du tout une folie, mais une situation normale pour des millions d’américains à un moment donné, à une situation individualisée complètement pathologique – une situation singulière d’après coup, dans un autre temps, dans un autre monde.

Du point de vue d’une réflexion sur la genèse d’une psychose – qu’est-ce qui rend fou ? -, les hypothèses passent par :
- des séries d’objets constituées comme telles – des instruments, au sens Lévi-Straussien. C’est un monde déjà très formé, une substance déjà très travaillée.
- mais ensuite, des choses plus abstraites : un certain type de décor, de découpage des couloirs, de proportions entre les couloirs et leurs coudes ; la succession des couloirs, la largeur de l’escalier ; l’utilisation des volutes, des angles droit ou des angles aigus dans la décoration ; et bien sûr, les couleurs.
- Le découpage de l’espace. La fin du film le confirme complètement : c’est un découpage très particulier de l’espace – labyrinthique – qui va permettre, finalement, au gosse de déjouer la folie du père et de le mettre à mort.

Autrement dit, la genèse de cette folie a lieu, d’abord et avant tout, comme une transmission topologique et figurale d’un univers – idéologique, moral, esthétique, économique, etc. – qui induit successivement un certain nombre d’étapes : 

1/ Une première étape hallucinatoire.
Ayant quitté le monde pour aller là-bas dans les Rocheuses, lui qui est déjà loin de tout parce qu’il se veut écrivain, donc solitaire, cet homme se retrouve dans un espace vide, déshabité, loin de la situation d’équilibre.
L’hôtel lui-même est dans une position anormale par rapport à sa situation d’équilibre : il est vide ; il n’y a, effectivement, personne, et tout cela ne sert à rien qu’à l’enclore, cet homme. On entend des bruits et des voix qui parlent. C’est l’entrée déjà dans un premier niveau de psychose hallucinatoire.

2/ Puis, les hallucinations deviennent carrément visuelles : c’est la rencontre, dans la salle de bains, de personnages qui sont morts, et même pourris. 

3/ Ensuite – chose très intéressante -, la mutation porte sur l’hôtel lui-même. C’est la scène où l’ascenseur saigne. Du sang sort de l’ascenseur, non que le crime soit tellement sanglant que cela finisse par couler à travers l’ascenseur, mais tout simplement, cette chose qui est de pierre, de bois et d’éléments métalliques, peut saigner exactement comme un corps humain. Une sémiologie du corps humain vivant, biologique – avec la circulation sanguine et le reste – s’est littéralement introduite dans l’hôtel pour en faire un corps. Jack n’est pas dans un hôtel, mais dans un immense corps, qui saigne, où il y a des tuyaux – et peut-être bien que les couloirs sont des tubes digestifs ou des uretères, on a cette impression.

4/ La transformation temporelle. Tout d’un coup, cet homme se retrouve exactement dans la situation de 1920 : il entre dans le salon, et les gens qui se tenaient là en 1920, sont là et se comportent avec lui de façon très anachronique. Il y a des signes précis : le dollar qui n’est plus le même, le barman de 1920, la façon de parler. Mais, il y a aussi des signes beaucoup plus imprécis, et néanmoins très pertinents : ainsi, les types de rapports de complicité entre les hommes. Brusquement, cet homme retrouve un univers dans lequel le statut de l’homosexualité et la place du père dans la famille et la société étaient très différents. Les voix lui disent : « Tu ne vas pas te laisser faire par ta femme et ton gosse ! Qu’est-ce que cela veut dire ! On ne te délivre (du garde-manger où il est enfermé à un moment du film, par sa femme) que si tu promets de ne pas te laisser faire et de reprendre à ton compte le XIXè siècle, l’aube du capitalisme et nous-mêmes. Reprends-nous à ton compte ! » 

5/ Se retrouver en 1920, c’est quand même faire 60 ans en arrière, et là se déclenche la folie meurtrière, qui porte sur tout ce qui limite. Genèse, donc, de cette folie et enchaînement d’articulations très insolites de codes, de séries, d’espaces et de substances, complètement hétérogènes les uns aux autres, dans lequel Kubrick – parce qu’il est cinéaste – privilégie l’aspect topologique. À la fin, une solution : tuer ; il n’y en a pas d’autre ; il est vraiment fou, cet homme, et la solution, c’est d’en finir avec ça.

Mais d’une certaine manière, la solution sera, elle aussi, topologique : la communication avec le nègre qui vient de très loin pour essayer de sauver femme et enfant, ça ne marche pas. La seule chose qui marche, c’est d’entraîner le père dans un espace de rupture avec le fameux hôtel (Château – Procès – Kafka, etc.). Dans une tout autre topologie, évoquant différemment. C’est un espace labyrinthique où le gosse introduit – par une astuce consistant, à un moment donné, dans la neige, à reculer dans ses propres traces, et à se mettre de côté – une autre dimension, qui est la dimension verticale.

Le père arrive, suit les traces. Tout à coup, les traces s’arrêtent. Il ne comprend pas. Son visage se relève, comme s’il pensait à ce moment-là que le gosse s’est envolé, littéralement, à cet endroit. Le surgissement de cette troisième dimension signe la mort du père ; déjà, il était blessé par la mère, mais dans une mythologie beaucoup plus œdipienne : elle lui avait donné un coup de couteau sur la main. Il y avait, donc, tout ce qu’il fallait pour qu’il meure. Mais il ne serait pas mort s’il n’y avait pas eu ce bouleversement, tout à coup, de l’espace. C’est peut-être là, effectivement, le point de singularité sur lequel le gosse sauve sa vie. 

Shining… Kubrick, lorsqu’on l’interviewe sur ce film, dit que ces histoires de communication, en fait, ne l’intéressent pas du tout ; il sait que les américains achètent cela beaucoup, alors il a fait un film sur les communications extra-psychiques. Ce qui, semble-t-il, l’intéresse vraiment, c’est aller le plus loin possible dans la vraisemblabilité (tout ce qui peut marcher, mais sans faire appel au Bon Dieu : la seule concession qu’il fait au surnaturel dans ce film, c’est au moment où les fantômes disent à Jack : « Si tu reprends la tradition des hommes qui savent se faire respecter, on t’ouvre le garde-manger et tu vas pouvoir sortir. » Effectivement, après, on le voit sorti du gardemanger. Alors là, mystère ! C’est le seul moment où intervient un phénomène inexplicable, ou inexpliqué.) Tout peut être analysé dans ce film, même s’il manque des chaînons. Stanley Kubrick, par ce souci effectif du vraisemblable, est un clinicien à sa manière.

Je trouve des plus intéressante cette idée que les murs, les figures, les lignes, les couleurs, toutes ces choses qui n’ont absolument rien à voir avec…, ont quand même à voir avec. Comme une contagiosité, la saleté, l’infection passent aussi, tout simplement, par les traits, la pente, l’organisation des lignes.

Des ponts pour des chaussées : Spinoza pour l’écologie ? (partie 5)

http://www.dailymotion.com/video/k6zdSGzHZvIGpbASP1 « (…) Par gouvernement de Dieu j’entends l’ordre fixe et immuable de la nature, autrement dit l’enchaînement des choses naturelles ; en effet nous avons dit plus haut et montré ailleurs que les lois universelles de la nature suivant lesquelles tout se produit et tout est déterminé, ne sont pas autre chose que les décrets éternels de Dieu qui enveloppent toujours une vérité et une nécessité éternelles. Que nous disions donc que tout se fait suivant les lois de la nature ou s’ordonne par le décret ou le gouvernement de Dieu, cela revient au même. En second lieu la puissance de toutes les choses naturelles n’étant autre chose que la puissance même de Dieu, par laquelle tout se fait et tout est déterminé, il en suit que tout ce dont l’homme, partie de lui-même de la nature, tire par son travail un secours, pour la conservation de son être, et tout ce qui lui est en réalité offert par la seule puissance divine, en tant qu’elle agit soit par la nature même de l’homme, soit par des choses extérieures à cette nature (…) »
Spinoza, Traité théologico-politique, Chapitre III, 2

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Conclusion sélectives

Fin de notre brutalisation d’un Spinoza pour les verts, quelques rattrapages avant de bifurquer chemin faisant vers l’immanence d’un Bateson. Le mouvement d’un Spinoza ? Une ontologie (la Nature) qui nous permet de faire l’économie ou de repenser certaines frontières aujourd’hui non questionnées (naturel/artificiel, vivant/non-vivant, individu/collectivité, etc.) qui conduit à une déontologie (le comportement humain).

Sans passer par aucune des démonstrations que propose l’Ethique, notamment quant à l’articulation entre la substance (ce qui est en soi et est conçu par soi), Dieu (il est impossible que la substance ne soit pas unique) et la Nature (Dieu ou la Nature), nous avions très rapidement synthétisé la conclusion suivante : la Nature de Spinoza est une et unique.

Revenons donc un instant sur ce point de départ central, cause de bien des effets de la pensée de Spinoza qui nous interressent ici. La Nature est le tout du réel. La substance qui derrière les choses singulières, formes et apparences, les fait être et exister. Pour cette Nature exister et agir sont une seule et même chose. Elle n’est pas avant ce qu’elle produit, elle en est cause immanente et non transitive. La cause immanente, c’est une cause qui non seulement reste en soi pour produire, mais est telle que l’effet produit reste en elle.
La Nature se crée elle-même, il n’y a jamais de création ex-nihilo, tous les existants ne sont que des manières d’être, des modifications ou des affections de la Nature que chaque chose singulière exprime sous une forme qui lui est propre (un degré de puissance et un rapport constitutif).

Ne manquant de rien, rien n’étant en dehors d’elle-même, une telle Nature n’agit en vue d’aucune fin, ne poursuit aucun but. De ce fait, elle sans dessein particulier pour l’homme. L’anthropomorphisme sous toutes ses formes est toujours une représentation imaginaire qui prend sa source dans le fait que nous ne percevons la Nature qu’en tant que celle-ci est naturée.
La Nature est à la fois naturante, cause immanente elle ne cesse de produire en son sein, et naturée, de produire des modes ou modification d’elle-même : homme, table, pomme, etc … c’est-à-dire l’ensemble des effets visibles de son action. La nature est toujours naturante, mais l’homme ne la perçoit qu’en tant que naturée.

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« Les lois et règles de la Nature, suivant lesquelles tout arrive et passe d’une forme à l’autre, sont partout et toujours les mêmes. »
Ethique III, Préface.

« L’ordre des cause est donc un ordre de composition et de décomposition de rapport, qui affecte à l’infini la Nature entière. » 
Spinoza, philosophie pratique, Gilles Deleuze.

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La Nature est cause immanente de toutes ses modifications. Et si tous les modes sont bien causés de la sorte, co-présense de la Nature à toute chose, c’est donc que toutes les choses dans l’univers sont reliées entre elles par les mêmes lois et règles de la Nature. L’enchainement des causes et des effets parcourt ainsi à l’infinie la surface du plan d’immanence selon des lois de composition et de décomposition de rapports, lois qui sont partout et toujours les mêmes. 
Pour résumer : la Nature produit comme elle se comprend, la Nature comprend tout ce qu’elle produit, la Nature produit la forme dans laquelle elle se comprend et comprend toute chose.

Bien qu’il ne soit pas question ici dans les termes de rétroaction, d’effet papillon et autres gourmandises des systèmes complexes modernes, notons tout de même que les effets de rencontres entre les corps ou les idées s’enchainent à l’infinie, les corps s’affectant de proche en proche selon des lois de compositions et décompositions complexes.

Ce qu’un corps gagne ou perd dans une rencontre de corps (captures et sélections de parties) détermine les conditions des prochaines rencontres de ce corps, précisément en ce que son pouvoir d’affecter ou d’être affecté se voit diminué ou augmenté.
Par ailleurs, entre modes de commune nature (totale ou partielle), il existe au-delà des simples captures des possibilités de sociabilités. C’est-à-dire de mise en rapport avec préservation des rapports caractéristiques des corps mis en rapport. Ainsi l’éveil d’un homme à la raison, c’est à dire capable de former des notions communes, un tel éveil favorise la puissance de la communauté humaine dans son ensemble. Voilà l’effet retour de l’addition des gains de puissance, sorte de symphonie de composition naturelle qui prendrait de l’ampleur à mesure qu’elle se joue elle-même.

La Nature dans sa totalité est un seul Individu, dont les parties, c’est-à-dire tous les corps, varient d’une infinité de façons sans changement de l’Individu total. Il n’y a pas d’origine à ces mouvements de compositions et de décompositions autre que la Nature en tant qu’elle est. On se rapprocherait donc peut-être ici de notions modernes telles que  l’auto-organisation et l’émergence. 

Par ailleurs, il n’y a pas de frontière à ces mêmes mouvements de compositions et de décompositions dans la mesure où la Nature est le tout du réel. On comprend donc déjà que quand de l’huile se retrouve déversée dans une rivière, par effet domino des combinaisons de puissances, des compositions et décompositions de rapports, les particules de cette huile vont nécessairement se retrouver sous une forme ou une autre à tel ou tel endroit du globe.
Le modèle est celui d’une composition naturelle qui prend de l’ampleur lorsque les puissances s’additionnent, c’est à dire quand les corps conviennent dans leurs rapports. Mais c’est également celui de la contamination. De la cave d’un petit Napster viennent s’agréger des puissances individuelles qui s’en viennent à former un tout plus puissant qui va pouvoir décomposer jusqu’à même la puissance constituée de l’industrie du disque. Pollution diffuse, de gouttes d’eau en ruisseaux, des molécules de pesticides se combinent et viennent décomposer une partie de la puissance de l’eau (celle qui convient à l’homme, et vient à en faire de nourriture poison).

Evidement Spinoza ignore les apports de la théorie des systèmes complexes (auto-organisation, émergence, résilience, imprédictibilité, etc.), de la cybernétique (rétroactions, information, code, etc.) des contextes (type logique, etc.), du chaos (effet papillon, attracteur étrange, etc.), du quantique, de la biologie moléculaire, du génome, and so on …
Mais le rôle central de l’immanence, composition de rapport à l’infini d’une multitude de corps en intéraction sur un plan d’immanence naturel, tire Spinoza vers certains des prémisses de nos représentations scientifiques modernes. En sus de la critique des passions tristes, de l’homme en tant que désir, c’est sur ce point de l’immanence que pourrait nous intéresser une certaine lecture écologique de l’éthique. L’éthique est une éthologie des modes d’existence nous disait Deleuze, alors sans doute pourrait-on essayer de parler de prémisses d’une éco-éthologie à partir d’une modalité de lecture singulière, des apports des modernes sur les bases qu’elle propose.

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http://www.dailymotion.com/video/k6u8CHhPz7LYx7OuRv

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L’écologie moderne, sous son aspect scientifique, résulte pour beaucoup des avancées de la biologie, de la cybernétique, de la théorie des contextes et des systèmes complexes (immense toile de liens causaux entre des composantes interdépendantes qui s’influencent mutuellement de plusieurs façons). On pourrait donc s’arrêter là et dire que Spinoza ignorait tout cela. Après tout la taille du système n’est pas un critère de complexité, et finalement Spinoza nous donne des clés causales assez simples, des différentiels de mouvements et de repos qui déterminent des rapports de compositions et de décomposition entre les corps. Une sorte d’équation différentielle chimique aux résultats prévisibles, ce qui correspond aux  développements mathématiques de son temps. Seulement à côté du déterminisme causal des lois de la Nature, il y a aussi la contingence du mode mode fini non nécessaire qu’est l’homme, de ce qu’il perçoit des choses et de lui-même.
Cette réintégration de l’affectivité humaine dans l’équation fait ainsi que nous n’en connaissons jamais les conditions initiales. Nous nous glissons entre les choses pour épouser leur mouvement. Si rien ne pourra arriver dans son corps (affection) qui ne soit perçu par l’esprit (idée), encore faut-il que l’homme puissse connaître la nature de son corps pour comprendre le rapport de celui-ci à l’esprit. De la conscience limitée du corps, de l’ignorance de la Nature naturante et de ses lois (ce qui passe entre les choses comme fait les choses), naît donc la complexité du on ne sait jamais à l’avance ce que peut … Une ignorance dont le hasard et autres phénomènes complexes ne sont que la mesure. Au niveau de l’homme, le hasard n’est que le hasard de celui qui vit au hasard des rencontres, ignorant des rapports de convenance.

Spinoza nous précise ainsi que nous ne savons pas à l’avance ce que peut tel ou tel corps dans telle ou telle rencontre. Autrement dit qu’un observateur ne peut prévoir le comportement de son propre corps. Qu’il a besoin d’attendre la fin de l’expérience de la rencontre pour en mesurer des effets. Eventuellement prendre conscience d’un rapport, d’une mise en commun, pour ensuite en déduire certaines des règles de conduites à avoir au cours de ses prochaines rencontres. Il y a du déterminisme dans les lois de la Nature, mais il y a contingence locale dans les comportements humains, il y a nécessité d’expérimenter pour sortir de l’ignorance native que nous avons de notre nature comme de la Nature. 

Spinoza fait donc une place centrale à la connaissance des rapports entre les corps. Mais les corps ne sont eux-mêmes que des ensembles de rapports. Des rapports différentiels de vitesses et de lenteurs, de mouvements et de repos qui déterminent des formes et des fonctions, proposition cinétique, mais aussi des pouvoirs d’être affecté et d’affecter, c’est-à-dire des capacité d’affect, proposition dynamique.
Un individu composé peut être affecté de beaucoup de façons tout en conservant sa nature, c’est à dire ses rapports de repos et de mouvements entre les différents corps qui le compose. C’est une question de puissance, c’est à dire de capacité à affecter et être affecté dans l’extension de ses rapports. Pour l’homme, l’esprit humain est ainsi d’autant plus apte à percevoir que son corps peut être affecté d’un plus grand nombre de façons.
C’est ainsi que toute chose sur le plan d’immanence de la nature se définit par les agencements de mouvements et d’affects dans lesquels elle entre, se conserve sous ses rapports, compose de nouveau rapports plus étendus, ou se décompose. C’est ainsi que nous ne pouvons répondre à priori à la question suivante :  la faillite de l’industrie automobile américaine polluante aurait-elle été une bonne chose pour l’écologie ? 

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ETHIQUE II

AXIOME III

SUIVANT QUE LES PARTIES D’UN INDIVIDU – AUTRE­MENT DIT D’UN CORPS COMPOSÉ – SONT APPLIQUÉES LES UNES CONTRE LES AUTRES SELON DES SURFACES PLUS OU MOINS GRANDES, ELLES PEUVENT PLUS OU MOINS FACILEMENT ÊTRE CONTRAINTES A CHANGER LEUR POSI­TION, ET PAR CONSÉQUENT, PLUS OU MOINS FACILE­MENT, CET INDIVIDU PEUT REVÊTIR UNE AUTRE FIGURE. AUSSI, LES CORPS DONT LES PARTIES SONT APPLIQUÉES LES UNES CONTRE LES AUTRES PAR DE GRANDES SUR­FACES, JE LES APPELLERAI DURS; MOUS, CEUX DONT LES PARTIES LE SONT PAR DE PETITES SURFACES; FLUIDES, ENFIN, CEUX DONT LES PARTIES SE MEUVENT LES UNES DANS LES AUTRES.

LEMME IV

Si d’un corps – autrement dit d’un individu – composé de plusieurs corps, certains sont séparés, mais qu’en même temps autant d’autres et de même nature les remplacent, l’individu conservera sa nature comme auparavant, sans aucun changement dans sa forme.

DÉMONSTRATION

Les corps, en effet (selon le lemme 1), ne se distinguent pas sous le rapport de la substance ; d’autre part, ce qui constitue la forme d’un individu consiste dans une union de corps (selon la définition précédente); or celle-ci est conservée (selon l’hypothèse) en dépit du changement continuel de corps ; donc l’individu conservera sa nature comme auparavant, tant sous le rapport de la substance que du mode.

LEMME V

Si les parties qui composent un individu deviennent plus grandes ou plus petites, mais dans une proportion telle que toutes conservent entre elles le même rapport de mouvement et de repos qu’auparavant, sans aucun changement de forme.

DÉMONSTRATION

La démonstration est la même que celle du lemme précédent.

LEMME VI

Si certains corps composant un individu sont contraints de détourner vers une partie leur mouvement vers une autre, mais de façon qu’ils puissent continuer leurs mouvements et se les communiquer les uns aux autres selon le même rapport qu’auparavant, l’individu conservera encore sa nature, sans aucun changement de forme.

DEMONSTRATION

Cela est évident de soi, car cet individu est supposé conserver tout ce que nous avons dit constituer sa forme, en le définissant.

LEMME VII

Un individu ainsi composé conserve en outre sa nature, soit qu’il se meuve en totalité, soit qu’il soit en repos, soit qu’il se meuve de tel ou tel côté, pourvu que chaque partie conserve son mouvement et le communique aux autres comme auparavant.

DEMONSTRATION

Cela est évident d’après la définition de l’individu, à laquelle on se reportera avant le lemme 4.

SCOLIE

Ainsi voyons-nous pourquoi un individu composé peut être affecté de beaucoup de façons, tout en conservant sa nature.
Or jusqu’ici nous n’avons conçu l’individu que comme composé de corps qui ne se distinguent entre eux que par le mouvement et le repos, la vitesse et la lenteur, c’est-à-dire de corps les plus simples.
Si maintenant nous en concevons un autre, composé de plusieurs individus de nature différente, nous trouverons qu’il peut être affecté de plusieurs autres façons, tout en conservant sa nature. Puisque, en effet, chaque partie est composée de plusieurs corps, elle pourra (selon le lemme précédent), sans aucun changement dans sa nature, se mouvoir tantôt plus lentement, tantôt plus rapidement, et donc communiquer plus rapidement ou plus lentement ses mouvements aux autres parties.
Si, de plus, nous concevons un troisième genre d’individus, composé des précédents du second genre, nous trouverons qu’il peut être affecté de beaucoup d’autres façons, sans aucun changement dans sa forme. Et si nous continuons de la sorte à l’infini, nous concevrons facilement que la Nature dans sa totalité est un seul Individu, dont les parties, c’est-à-dire tous les corps, varient d’une infinité de façons, sans changement de l’Individu total. Et, si mon intention avait été de traiter expressément du corps, j’aurais dû expliquer et démontrer ce fait plus amplement. Mais j’ai déjà dit que je me propose autre chose, et que je parle de cela uniquement pour pouvoir facilement déduire ce que j’ai résolu de démontrer.

POSTULATS

I. LE CORPS HUMAIN EST COMPOSÉ D’UN TRÈS GRAND NOMBRE D’INDIVIDUS (DE NATURE DIFFÉRENTE), DONT CHACUN EST LUI-MÊME TRÈS COMPOSÉ.
II. DES INDIVIDUS DONT LE CORPS HUMAIN EST COM­POSÉ, CERTAINS SONT FLUIDES, CERTAINS SONT MOUS, ET ENFIN CERTAINS SONT DURS.
III. LES INDIVIDUS COMPOSANT LE CORPS HUMAIN, ET PAR CONSÉQUENT LE CORPS HUMAIN LUI-MÊME, SONT AFFECTÉS PAR LES CORPS EXTÉRIEURS D’UN TRÈS GRAND NOMBRE DE FAÇONS.
IV. LE CORPS HUMAIN A BESOIN, POUR SE CONSERVER, D’UN TRÈS GRAND NOMBRE D’AUTRES CORPS, PAR LES­QUELS IL EST CONTINUELLEMENT COMME RÉGÉNÉRÉ.
V. QUAND UNE PARTIE FLUIDE DU CORPS HUMAIN EST DÉTERMINÉE PAR UN CORPS EXTÉRIEUR A HEURTER SOUVENT UNE PARTIE MOLLE, ELLE EN CHANGE LA SUR­FACE ET LUI IMPRIME POUR AINSI DIRE CERTAINES TRACES DU CORPS EXTÉRIEUR QUI LA POUSSE.
VI. LE CORPS HUMAIN PEUT MOUVOIR ET DISPOSER LES CORPS EXTÉRIEURS D’UN TRÈS GRAND NOMBRE DE FA­ÇONS.

PROPOSITION XIV

L’esprit humain est apte à percevoir un très grand nombre de choses, et d’autant plus apte que son corps peut être disposé d’un plus grand nombre de façons.

DÉMONSTRATION

Le corps humain, en effet (selon les postulats 3 et 6), est affecté d’un très grand nombre de façons par les corps extérieurs, et lui-même est disposé de manière à affecter les corps extérieurs d’un très grand nombre de façons. Or tout ce qui arrive dans le corps humain, l’esprit humain doit le percevoir (selon la proposition 12). Donc l’esprit humain est apte à percevoir un très grand nombre de choses, et d’autant plus apte, etc.
C. Q. F. D.

***

L’ontologie spinoziste, sa réponse à la question du comment tout cela tient-il ensemble, pose les bases d’une représentation moderne du tissu des relations qui se nouent à chaque instant entre tous les existants, l’homme dedans, de la Nature. Soit là où les rapports sont plus important que leurs termes (qui sont eux-mêmes des rapports). Règles de composition et de conservation, c’est à dire la découverte des réseaux de relations sur lesquels nous pouvons cheminer et avec lesquels nous tissons notre existence. Soit ce que tente de mettre en lumière aujourd’hui l’écologie moderne et les autres sciences de la complexité.

***

«  La deuxième dimension de l’individualité proposée par Spinoza est celle des rapports sous lesquelles nos parties nous appartiennent. On ne peut parler plus d’opposition lorsque l’on parle des rapports. Pour qu’il y ait opposition, il faut considérer les parties extensives qui leur appartiennent.
Le deuxième genre de connaissance propose justement de combiner des rapports qui nous composent et des rapports qui composent les autres choses. En composant les rapports on obtient des notions communes. En science de la complexité, cela reviendrait à analyser un système complexe (ou un réseau) non plus sous la forme de ses composants mais sous la forme des liens entre eux. Ces liens s’assemblent pour constituer un réseau de liens sur lesquels nous pouvons cheminer. On obtient alors une vue très différente, constituée de « routes » qui relient les parties.
Cette fois il ne s’agit plus de connaître l’effet des choses extérieures sur soi, mais de connaître comment les différents rapports se combinent entre eux. On trouve cela par exemple lors de l’acquisition d’un savoir-faire : lorsque l’on sait nager, on n’est plus à la merci de la rencontre avec la vague, mais on sait composer avec elle pour que l’ensemble donne un résultat. Dans ce genre de connaissance, il n’y a plus d’opposition, mais une compréhension des différentes compositions des rapports. »
Blog de Jean-Michel Cornu.

***

Contrairement à Spinoza pour qui l’étude de la Nature, cause immanente du tissu de toutes relations, était un moyen de comprendre la nature de l’homme afin de dévoiler ce que pouvait être sa recherche du bien véritable, l’écologie moderne exclut en grande partie la question de l’homme. Tout du moins ne l’actualise que trop peu à la lumière des connaissances nouvelles, de sorte qu’elle continue de nourrir bien des imaginaires passés sur sa nature, en ne proposant pas les idées qui permettraient d’en exclure la présence pour reprendre une logique spinoziste. Comme le dit Spinoza, l’esprit n’est pas dans l’erreur parce qu’il imagine, mais en tant seulement qu’il est considéré comme privé de l’idée qui exclut l’existence des choses qu’il imagine présentes.

Il en va ainsi du fumeur qui bien que voyant son paquet vide, vit le manque de la cigarette en tant qu’il a toujours présent à l’esprit l’affection de la nicotine sur son corps, et que cette affection ne correspond dans l’esprit à aucune idée de l’absence de son objet. L’affection de la nicotine restera donc comme présente jusqu’à ce son corps corps soit affecté de l’affection d’un corps extérieur qui exclut l’existence ou la présence de la nicotine (un patch, un bonbon, boire de l’eau, etc.).
Il en va de même pour toute imagination. Redonner un paquet plein au fumeur, nul besoin qu’il le fume pour calmer son manque, la seule vision du paquet assurera à son esprit que cette chose a toujours été présente, et que tout continue à fonctionner business as usual. Il aura même un affect de joie à la vue du paquet, l’idée exluant son absence se trouvant gagner en réalité.
C’est pourquoi l’esprit cherche, désire, s’efforce toujours de s’assurer de la présence de l’objet l’imaginaire tant qu’il n’en n’a pas formé l’idée possible de son absence. Cela simplement pour gagner en puissance de penser (réalité des idées). C’est là tout le schéma de la dépendence aux croyances, de cette recherche répétée de ce qui est imaginé comme présent dans le monde, mais qui ne revèle au final que d’une absence dans l’esprit, d’une fixation imaginaire dans les choses comme les idées. Il en va ainsi de notre analyse des phènomènes. La crise financière sera ainsi imaginée par les uns et les autres comme exprimant la réalité de leurs imaginaires propres, comme révelant enfin la présence au monde de corps qu’ils s’imaginent comme présents (le truand banquier, la brute pollueur, le bon gentil pingouins etc.)
Tant que nous sommes dans l’imagination en tant que telle, nous ne recherchons dans le monde que ce que nous y avons déjà mis à l’avance, à partir de ce que nous avons déjà cru en rencontrer. Ajoutons à celà l’imitation des affects, et nous voilà avec les bases suffisantes au développement de toutes les idéologies. Seule la recherche et la connaissance de son utile propre permettra à l’individu de ne pas tomber dans ce piège (perte d’autonomie ou de connaissance de sa nature, soit de son utile propre).

***

ETHIQUE III

PROPOSITION XVII

Si le corps humain est affecté d’une façon qui enveloppe la nature d’un corps extérieur, l’esprit humain considérera ce corps extérieur comme existant en acte, ou comme présent, jusqu’à ce que le corps soit affecté d’une affection (affectu) qui exclue l’existence ou la présence de ce même corps extérieur.

COROLLAIRE

Si le corps humain a été une fois affecté par des corps extérieurs, l’esprit pourra les considérer comme présents, même s’ils n’existent pas et ne sont pas présents.

SCOLIE

Nous voyons ainsi comment nous pouvons considérer comme présentes, des choses qui ne sont pas, comme il arrive souvent. Et cela peut provenir d’autres causes; mais il me suffit ici d’en avoir montré une seule qui me permette d’expliquer la chose, comme si je l’avais démontré par sa vraie cause. Je ne crois pas cependant m’être écarté beaucoup de la vraie, puisque tous les postulats que j’ai choisis ne contiennent quasi rien qui ne soit établi par l’expérience; et il ne nous est pas permis de douter de l’expérience après avoir montré que le corps humain existe, comme nous le sentons (voir le corollaire après la proposition 13).
En outre (d’après le corollaire précédent et le corollaire 2 de la proposition 16), nous comprenons clairement quelle différence il y a, par exemple, entre l’idée de Pierre qui constitue l’essence de l’esprit de ce Pierre, et l’idée de ce même Pierre qui est dans un autre homme, disons dans Paul. La première, en effet, explique directement l’essence du corps de ce Pierre, et n’enveloppe l’existence qu’aussi longtemps que Pierre existe ; la secondé, au contraire, indique plutôt la constitution du corps de Paul que la nature de Pierre, et ainsi, tant que dure cette constitution du corps de Paul l’esprit de Paul considérera Pierre – même s’il n’existe pas – comme s’il lui était cependant présent.
Aussi bien, pour conserver les termes en usage, les affections du corps humain dont les idées nous représentent les corps extérieurs comme présents, nous les appellerons images des choses 12, quoiqu’elles ne reproduisent pas les figures des choses. Et lorsque l’esprit considère les corps sous ce rapport, nous dirons qu’il imagine.
Et ceci, pour esquisser la théorie de l’erreur, je voudrais que l’on remarque que les imaginations de l’esprit, considérées en soi, ne contiennent pas d’erreur, autrement dit que l’esprit n’est pas dans l’erreur parce qu’il imagine, mais en tant seulement qu’il est considéré comme privé de l’idée qui exclut l’existence des choses qu’il imagine présentes. Car si l’esprit, en imaginant présentes des choses qui n’existent pas, savait en même temps que ces choses n’existent pas réellement, il regarderait cette puissance d’imaginer comme une vertu de sa nature, et non comme un vice ; surtout si cette faculté d’imaginer dépendait de sa nature seule, c’est-à-dire (selon la définition 7, partie I) si la faculté d’imaginer de l’esprit était libre.

***

C’est ici que l’apport de Spinoza nous semble avant tout méthodologique. L’homme fait partie de la nature, il convient de le réintégrer au tout en tant que partie spécifique ayant à s’y insérer sans renier sa propre nature, sans devoir l’attrister pour ce faire. L’essence de l’homme est le désir. Rien n’est plus utile à un autre homme que celui vivant sous la conduite de la raison. La raison ? La connaissance adéquate par les causes, c’est-à-dire la connaissance des rapports, des parties communes. Voilà sans doute un joli point de départ, déployer son désir à l’aune de la compréhension des relations affectant l’ensemble des existants. Mais des existants singuliers. Le monde commun n’est pas donné à l’avance, il est fait d’associations de forces singulières qui par expérimentations (rencontres) successives crées ce monde commun là, c’est à dire un équilibre dynamique parmi d’autres possibles.
De l’immanence découle donc l’expérimentation nécéssaire. Et bien qu’ayant tout aussi nécéssairement des effets globaux, celle-ci est locale et vise à l’autonomie de ses parties. Autonomie ou respect des singularités, c’est à dire des nécessités qui suivent de leur nature. Ce qui nous renvoie d’un point de vue très pratique et très actuel à la question des usages de l’eau, de la production des énergies, et ainsi de suite des accès possibles à tel ou tel territoire, tel ou tel environnement, telle ou telle machine.

Vers Bateson …

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   ETHIQUE III

PROPOSITION XVIII

SCOLIE

Par là nous comprenons clairement ce qu’est la Mémoire. Elle n’est, en effet, rien d’autre qu’un certain enchaînement d’idées enveloppant la nature de choses qui sont en dehors du corps humain, enchaînement qui se fait dans l’esprit selon l’ordre et l’enchaînement des affections du corps humain.
Je dis : 1° Que c’est un enchaînement des seules idées qui enveloppent la nature des choses qui sont en dehors du corps humain, mais non des idées qui expliquent la nature de ces choses ; car ce sont en réalité (selon la proposition 16) des idées des affections du corps humain, qui enveloppent autant la nature de celui-ci que celle des corps extérieurs.
Je dis : 2° Que cet enchaînement se fait selon l’ordre et l’enchaînement des affections du corps humain, afin de le distinguer de l’enchaînement des idées qui se fait selon l’ordre de l’entendement ; celui-ci permet à l’esprit de percevoir les choses par leurs causes premières et est le même dans tous les hommes.
Et par la nous comprenons clairement pourquoi l’esprit passe aussitôt de la pensée d’une chose à la pensée d’une autre qui n’a aucune ressemblance avec la première; ainsi, par exemple, de la pensée du mot pomum, un Romain passe aussitôt à la pensée d’un fruit qui n’a aucune ressemblance avec ce son articulé, et qui n’a rien de commun avec lui, sinon que le corps de cet homme a été souvent affecté par ces deux choses, c’est-à-dire que cet homme a souvent entendu le mot pomum pendant qu’il voyait le fruit même. Et ainsi chacun passe d’une pensée à une autre selon la façon dont l’habitude a ordonné les images des choses dans son corps. Un soldat, par exemple, en voyant sur le sable les traces d’un cheval, passera aussitôt de la pensée d’un cheval à la pensée d’un cavalier, et de là à la pensée de la guerre, etc. Mais un paysan passera de la pensée d’un cheval à la pensée d’une charrue, d’un champ, etc. ; et ainsi chacun, suivant son habitude d’enchaîner les images des choses d’une façon ou d’une autre, passera d’une pensée à telle ou à telle autre.

***

A la question : « que diable entendez-vous par écologie de l’esprit ? », Bateson répondait : « ce que je veux dire, plus ou moins, c’est le genre de choses qui se passent dans la tête de quelqu’un, dans son comportement et dans ses interactions avec d’autres personnes lorsqu’il escalade ou descend une montagne, lorsqu’il tombe malade ou qu’il va mieux. Toutes ces choses s’entremêlent et forment un réseau [...] On y trouve à la base le principe d’une interdépendance des idées qui agissent les unes sur les autres, qui vivent et qui meurent. [...] Nous arrivons ainsi à l’image d’une sorte  d’enchevêtrement complexe, vivant, fait de luttes et d’entraides, exactement comme sur n’importe quelle montagne avec les arbres, les différentes plantes et les animaux qui y vivent – et qui forment, en fait, une écologie »[2].

Deux époques, des différences incompressibles. Mais deux penseurs des frontières mobiles. Deux penseurs des rapports et des relations. Immanence, conscience limitée, critique de la disjonction substantialiste entre sujet et objet, recomposition des frontières dedans – dehors ou du comment je porte en moi les autres (traces des affections pour l’un, extériorité de l’esprit dans des configurations dynamiques pour l’autre), recherche de la connaissance dans les rapports, etc.
Notre hypothèse sera donc que Bateson réactualise à sa manière, comme construit sur certaines des positions les plus importantes du système spinoziste. En y ajoutant notamment des apports venus de la cybernétique (théorie des systèmes) et la notion des types logiques (théorie des contextes), en traitant l’affectivité du côté de l’erreur (épistemologique) en ce qu’elle relève d’une méconnaissance, d’une mauvaise lecture du réseau des relations du monde duquel notre esprit est immanent.

« La monstrueuse pathologie atomiste que l’on rencontre aux niveaux individuel, familial, national et international – la pathologie du mode de pensée erroné dans lequel nous vivons tous – ne pourra être corrigée, en fin de compte, que par l’extraordinaire découverte des relations qui font la beauté de la nature. » Gregory Bateson.

« L’esprit est un « réseau cybernétique intégré » de propositions, d’images, de processus etc. etc…, réseau lui-même connecté à l’ensemble plus vaste qu’est l’environnement, de sorte que: « l’unité autocorrective qui transmet l’information ou qui, comme on dit, pense,  agit et  décide, est un système dont les limites ne coïncident ni avec celles du corps, ni avec celles de ce qu’on appelle communément soi ou conscience (…) de vastes parties du réseau de la pensée se trouvent situées à l’extérieur du corps. » Gregory Bateson, Vers une écologie de l’esprit, tome1. 

« L’esprit, [système mental], est une fonction nécessaire, inévitable, de la complexité approprié, partout où cette complexité apparaît. Une forêt ou un récif de coraux, avec leurs agrégats d’organismes s’entremêlant dans des relations réciproques, possèdent cette structure générale nécessaire. » Gregory Bateson, Vers une écologie de l’esprit, tome2

« A l’ancienne question de savoir si l’esprit est immanent ou transcendant, nous pouvons désormais répondre avec une certitude considérable en faveur de l’immanence (…) dans aucun système qui fait preuve de caractéristiques « mentales », n’est donc possible qu’une de ses parties exerce un contrôle unilatéral sur l’ensemble. Autrement dit : les caractéristiques « mentales » du système sont immanentes, non à quelque partie, mais au système entier.» Vers une écologie de l’esprit, tome1

« L’observateur appartient au champ même de l’observation et que, d’autre part, l’objet de l’observation n’est jamais une chose, mais toujours un rapport ou une série indéfinie de rapports. » Gregory Bateson.

A suivre …

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***

ETHIQUE II

PROPOSITION XV

L’idée qui constitue l’être formel de l’esprit humain n’est pas simple, mais composée d’un très grand nombre d’idées.

DÉMONSTRATION

L’idée qui constitue l’être formel de l’esprit humain est l’idée du corps (selon la proposition 13), qui (selon le postulat 1) est composé d’un très grand nombre d’individus eux-mêmes très composés. Or de chaque individu composant le corps, il y a nécessairement l’idée en Dieu (selon le corollaire de la proposition 8). Donc (selon la proposition 7) l’idée du corps humain est composée de ces très nombreuses idées des parties composantes.
C. Q. F. D.

PROPOSITION XVI

L’idée de chacune des façons dont le corps humain est affecté par les corps extérieurs doit envelopper à la fois la nature du corps humain et la nature du corps extérieur.

DEMONSTRATION

En effet, toutes les façons dont un corps est affecté découlent à la fois de la nature du corps affecté et de la nature du corps qui affecte (selon l’axiome 1 après le corollaire du lemme 3); aussi leur idée (selon l’axiome 4, partie I) enveloppera nécessairement la nature de l’un et de l’autre corps ; et par conséquent l’idée de chacune des façons dont le corps humain est affecté par un corps extérieur enveloppe la nature du corps humain et du corps extérieur.
C. Q. F. D.

COROLLAIRE I

Il s’ensuit : 1° Que l’esprit humain perçoit la nature d’un très grand nombre de corps en même temps que la nature de son propre corps.

COROLLAIRE II

Il s’ensuit : 2° Que les idées que nous avons des corps extérieurs indiquent plutôt la constitution de notre corps que la nature des corps extérieurs ; ce que j’ai expliqué par de nombreux exemples dans l’appendice de la première partie.

***

Einstein’s poem to Spinoza’s Ethics

To Spinoza’s Ethic

Wie lieb ich diesen edlen Mann
Mehr als ich mit Worten sagen kann.
Doch fuercht’ ich, dass er bleibt allein
Mit seinem strahlenden Heiligenschein.
So einem armen kleinen Wicht
Den fuehrst Du zu der Freiheit nicht[.]
Der amor dei laesst ihn kalt
Das Leben zieht ihn mit Gewalt[.]

Die Hoehe bringt ihm nichts als Frost
Vernunft ist fuer ihn schale Kost[.]
Besitz und Weib und Ehr’ und Haus
Das fuellt ihn vom oben bis unten aus[.]

Du musst schon guetig mir verzeihn
Wenn hier mir fellt Muenchhausen ein,
Dem als Einzigen das Kunststueck gediehn
Sich am eigenen Zopf aus dem Sumpf zu zieh’n.

Du denkst sein [replaces crossed out: ‘Spinozas'] Beispiel zeigt uns eben
Was diese Lehre den Menschen kann geben[.]
[crossed out original conclusion:
Mein lieben Sohn, was faellt dir ein?
Zum Nachtigall muss man geboren sein!]
Vertraue nicht dem troestlichen Schein:
Zum Erhabenen muss man geboren sein.

To Spinoza’s Ethic

How I love that noble man
More than I can say with words.
Though I’m afraid he’ll have to stay all alone
Him with his shining halo.

Thus a poor little dwarf
Whom you do not lead to Freedom.
Your ‘love of god’ leaves him cold
Life drags him around by force.

The high altitude brings him nothing but frostbite
Reason is stale bread to him.
Wealth & Women and Fame & Family
That’s what fills him up between dawn and dusk.

You must be good enough to forgive me
For I can’t help thinking of Munchhausen just now,
The only one ever to pull off the trick
Of hoisting himself out of the cesspool by his own hair.

You think his [Spinoza's] example shows us
What human teaching has to give.
[My dear son, what's gotten into you?
You have to be born a Nightingale!]
Don’t trust the comforting mirage:
You have to be born to the heights.

Labyrinthe, émergence et récit

http://www.dailymotion.com/video/5KGzqI4tr05o6p5WQ

Source audio :  Edgar Morin - Boris Cyrulnik - Entretiens France Culture

http://www.dailymotion.com/video/7pfE685ZOMxpgp7R8

Source audio :  Edgar Morin - Boris Cyrulnik - Entretiens France Culture

http://www.dailymotion.com/video/24z9UA5G9TIc2pc9s

Récit / travail de l’histoire, archéologie des codes et des mondes perdus – Kustu

Sur le web :
+ Regard sur l’éclairage et la réflexivité cinématographique : “Shining” de Kubrick par Felix Guattari (1 et 2).

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