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Remettre les non-humains au cœur de la politique

@les7sages.fr

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 « Tout sujet tisse ses relations comme autant de fils d’araignée
avec certaines caractéristiques des choses et les entrelace
pour en faire un réseau qui porte son existence. »
Jakob von Uexküll in Mondes animaux et monde humain

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EcoRev‘ N°34 - Urgence écologique, urgence démocratique

Remettre les non-humains au cœur de la politique
Propos recueillis par Isabelle Lamaud Mardi 23 mars 2010, par Bruno Latour.
La question écologique interroge et transforme l’espace des pratiques démocratiques.
Bruno Latour, sociologue de la science et des techniques, revient ici sur le caractère cosmopolitique de toute politique. Décloisonnant nature et société, science et politique, il montre en quoi l’écologie politique rénove la représentation du monde commun à composer.

EcoRev’ – Dans votre ouvrage Politiques de la nature, vous critiquez une forme d’écologie politique qui consisterait simplement à inclure dans le débat démocratique les questions sur la nature. En quoi vos propositions se démarquent-elles de ce projet ?

Bruno Latour – Je ne crois pas en effet que l’on avance beaucoup en liant l’écologie politique avec la nature. Cela dépend d’abord de ce qu’on entend par « nature » [Ecouter Bruno Latour on Nature @ MIT]. Est-ce la réalité extérieure de toutes les choses qui nous entourent ? Est-ce que vous voulez désigner par nature ce qui est le pendant de culture, de société, etc. ? Est-ce la nature unifiée par ce qu’on appelle « les lois de la nature » ? Est-ce la nature comme campagne et sauvagerie par rapport à la ville ou à la civilisation ? Mon argument est, tout simplement, que nature et politique ne vont pas bien ensemble et que, par conséquent, la dernière des choses à faire, si l’on veut faire de la politique écologique, c’est de vouloir « sauver » ou même « défendre » la nature. La nature est indéfendable !
L’écologie politique s’est pensée à partir de questions nouvelles, dont beaucoup, c’est vrai, provenaient de l’ancien cadre naturel, mais c’est d’abord un renouveau et de la politique et de l’écologie : l’ensemble des êtres auxquels nous tenons, dans lesquels nous sommes mêlés, avec lesquels nous avons une histoire commune.
Quand l’écologie politique arrive, la nature s’en va. D’ailleurs historiquement, c’est quand la nature conçue comme cadre extérieur a commencé à manquer, que l’écologie est devenue de plus en plus visible au sens commun. C’est-à-dire qu’on ne peut plus considérer une vie politique des humains d’un côté et de l’autre, à l’extérieur, une nature qui servirait de cadre – ou de décharge. L’écologie politique c’est la rénovation des ingrédients, des sujets, des passions, des objets, des cadres mêmes de la politique, de la vie commune, de ce que j’appelle pour cette raison la composition du monde commun.
La notion de nature est soit trop occidentale, soit trop confuse, soit une unification trop rapide des êtres pour pouvoir servir en quoi que ce soit de référent à la politique. Vous n’allez jamais pouvoir dire « la nature veut ceci ou cela » et entrainer aussitôt l’adhésion ou la décision des humains. Non, vous entrez dans un espace forcément controversé – on le voit bien avec le climat – et donc en politique. L’idée que l’appel à la nature va simplifier ou réorienter la politique, n’a donc pas grand sens.

Pourquoi l’entrée des non-humains en politique serait-elle nécessaire, et comment peut-elle se faire ? Et d’abord qu’est-ce que vous appelez non-humains ?

Le mot n’est pas formidable. Il est trop négatif. Je cherchais juste une alternative au couple calamiteux : objet/sujet. Humains/ non-humains, cela fait comme une sorte de chaîne qui oblige à redéfinir ce qui forme les humains et ceux dont ils dépendent pour exister. Parler de chaînes d’humains et de non-humains, c’est une manière d’éviter de parler de nature d’un côté et de société de l’autre, parce que ni d’un côté ni de l’autre on ne sait exactement de quoi elles se composent. C’est un concept pour ré-ouvrir la question de nos liens et de nos attachements, alors que dans l’ancienne division sujet/objet on est toujours dans un rapport d’émancipation : plus on est sujet, moins on est objet et vice versa. Avec la chaine humains/non- humains, on ne sait pas. Peut-être que, sans les non-humains, nous ne serions pas du tout des humains.
Ce qu’on appelle les crises écologiques, c’est la soudaine réalisation de ces incertitudes de plus en plus nombreuses. On s’aperçoit brusquement que l’on ne sait plus de quoi l’on dépend. Que la définition même de nos biens et de nos maux est en question. C’est ce que Peter Sloterdijk appelle l’explicitation. Nous explicitons ce dont, avant, nous ne savions pas que nous dépendions.
Pour revenir à la première question, je crois qu’il faut la renverser : par quelle étrangeté de l’histoire a-t-on pu penser que la politique, c’était une affaire d’humains entre eux ? Alors que de tous temps et dans tous les peuples on a toujours eu affaire simultanément aux humains et aux non-humains et que la politique a toujours été aussi une définition du cosmos. Le maire du moindre village, c’est toujours d’eau, de terre, d’air, de bâtiments, d’animaux, de virus, de transports, de « calamités naturelles » qu’il doit s’occuper, en même temps que des misères, des passions et des calamités de ses administrés. Pendant une brève période, celle que j’appelle la « parenthèse moderniste », on a pu croire en effet que la théorie politique, la représentation, l’élection, la prise de parole, etc. tout cela était réservé aux seuls humains entre eux. Mais en même temps, dès qu’on regarde le contenu de ce dont parlent les humains assemblés, cela a toujours été le monde dans toute sa diversité, sa complexité, son hétérogénéité. Autrement dit, la politique a toujours été une cosmopolitique [Regarder May nature be recomposed? A few issues in cosmopolitics], une certaine façon de concevoir les liens entre les humains et les non-humains. Il se trouve seulement que les sciences politiques ont largement ignoré ce point et se sont concentrées sur les « représentations » que les humains se faisaient des questions « de nature ». Du coup elles se sont beaucoup préoccupées de la façon dont on pouvait avoir des gouvernements « représentatifs » mais pas du tout des procédures par lesquelles on allait pouvoir représenter, c’est-à-dire rendre présents, les objets de dispute, le contenu des affaires pour lesquelles les humains se sont assemblés. Or les deux sens du mot « représentation » doivent être liés : est-ce que ceux qui sont assemblés sont représentatifs, oui, d’accord, mais aussi, est-ce que ce qu’ils disent offre une bonne représentation du monde commun à composer ?
C’est ce que j’avais proposé d’appeler, il y a vingt ans, le parlement des choses [Regarder From Object to Things: How to Represent the Parliament of Nature?], et qui est maintenant devenu une évidence, surtout après Kyoto et maintenant Copenhague : tout le monde maintenant comprend que les non-humains sont depuis longtemps entrés en politique par le truchement de leurs innombrables porte-parole qui s’assemblent autour des choses, c’est-à-dire des sujets de dispute, des affaires, de ce que les Anglais appellent des issues. Par conséquent, les non-humains ont toujours été au cœur de la politique ; on avait simplement cru pouvoir diviser les choses en disant : aux politiques les humains et leurs opinions ; aux scientifiques les non-humains et leurs propriétés. Mais aujourd’hui on redevient comme on était avant. On pourrait reprendre ce cliché en le modifiant : « nos ancêtres les Gaulois n’avaient peur de rien sinon que le ciel leur tombe sur la tête ; la multitude qui s’assemble à Copenhague a peur de tout, y compris que le ciel – le climat – lui tombe sur la tête ». On est redevenu normal. Politics as usual.

Vous attribuez un rôle de porte-parole des non-humains aux scientifiques. A quelles conditions cela peut-il s’effectuer sans reproduire la séparation entre savants et profanes ?

D’abord il faut bien comprendre cette idée de porte-parole : cela veut dire qu’il n’y a jamais de rapport simple et direct, mimétique entre celui qui parle et ce dont il parle. Les humains parlent, certes, mais en politique classique, ils parlent par l’intermédiaire de porte-paroles, leurs représentants, directs ou indirects, peu importe. Bon, les scientifiques, eux, parlent aussi pour les choses qu’ils sont chargés de représenter dans ces nombreux quasi-parlements qui se sont créés autour de tous les sujets de controverses – le climat, les antennes relais, les éoliennes, le thon rouge, le H1N1, les exemples ne manquent pas.
Quel est leur rôle ? Autrefois, du temps de la parenthèse moderniste, on aurait dit : qu’ils nous donnent les faits, la nature des faits, et nous, politiques, moralistes, gens du peuple, militants, etc. nous nous occuperons de décider des valeurs [Regarder Fabrication et destruction comparées des images : art, science, religion]. Mais personne n’a jamais cru que quand les chercheurs disent « les faits parlent par eux-mêmes » ce soit littéralement vrai. Les faits parlent par leur intermédiaire. Ce qui explique que les scientifiques soient souvent divisés et, quand ils ne le sont pas, que leur autorité ne soit plus suffisante pour entrainer l’accord sur le monde commun.
D’autre part, comme vous le suggérez, d’innombrables « représentants » se sont fait voir, en s’autoproclamant souvent représentants des mêmes éoliennes, du même thon rouge, du même climat, ou des mêmes antennes relais. Les pêcheurs de thon, eux aussi, vont se mettre à critiquer les quotas définis par les statisticiens chargés de surveiller l’évolution de la ressource. Il est beaucoup plus difficile qu’avant d’avoir d’abord des faits indiscutables, et ensuite une discussion. Donc on ne peut plus distinguer les politiques – autorisés à représenter les humains –, les scientifiques – qui définissent les faits indiscutables –, les militants et les gens du commun qui eux devraient attendre, pour savoir et se décider, ce que disent les deux premiers groupes. On est dans des parlements et c’est un peu la foire puisque tous les porte-parole disent ce que diraient les choses dont ils parlent si elles pouvaient parler !
Il faut donc repenser totalement la fonction politique, le rôle même des parlements, la notion de porte-parole pour retrouver des règles d’autorité, de procédure, de débats par lesquelles nous pouvons décider, en fin de compte, dans quel monde commun nous voulons vivre. Le cas du H1N1 est assez typique du genre d’imbroglios dans lesquels on se trouve. La répartition de l’autorité est complètement différente. Là non plus on ne peut pas s’abriter derrière la nature pour obtenir des décisions indiscutables. Il faut parvenir à clore les controverses tout en acceptant cette multiplication des arènes et des porte-paroles. C’est un peu angoissant pour les chercheurs souvent, mais, en même temps, cela les met dans une situation plus réaliste que celle d’avoir seulement à définir les faits indiscutables.
On est dans des parlements. La décision arrive à la fin, pas au début. Et même après, la discussion continue. Mais on a décidé. On voit bien la difficulté de concilier l’ancien et le nouveau modèle dans la querelle sur l’origine anthropique du climat. C’est normal d’avoir une opposition qui continue à discuter, mais on doit pouvoir se tenir à la décision prise sur le lien de causalité et on doit pouvoir prendre des mesures en fonction de ces prémisses décidés en commun selon une procédure légitime. C’est là où les notions de porte-parole et de parlement sont tellement utiles : pour nous permettre d’entrer à nouveau dans la politique [Regarder Making Things Public: Atmospheres of Democracy].

Les associations écologistes peuvent-elles représenter des lieux pertinents afin de porter les intérêts d’entités qui ne sont pas représentées dans les systèmes politiques actuels (non-humains, générations futures) ?

Bien sûr, puisque c’est souvent à elles que l’on doit d’entendre les voix de ceux qu’on aurait oubliés, qu’ils soient humains ou non-humains. Par définition, tout système représentatif est mauvais dans la mesure où il représente mal des milliers d’affaires, de soucis. Il faut donc toujours passer par des porte-paroles, souvent autoproclamés, qui vont se mettre à faire parler les oubliés, les rejetés, les exclus, qu’il s’agisse du thon rouge en voie de disparition, ou des prisonniers entassés dans leurs cellules, ou des symptômes étranges de ceux qui croient subir les effets des éoliennes ou des antennes-relais.
Sans militants, pas de démocratie. Mais cela ne veut pas dire que le reste du public doit forcément les croire. Le public – ou plutôt les publics, comme dit Walter Lippmann – est toujours un fantôme, c’est-à-dire qu’il faut le faire exister sur chaque nouveau sujet d’une façon nouvelle. Et son travail, c’est d’apprendre à détecter dans cette foire parlementaire, ceux – militants, scientifiques, officiels, politiques, administrateurs, lobbyistes – qui sont plus ou moins partisans.
C’est la grande affaire de la démocratie : représenter les absents, les morts, les futurs, les exclus, les petits ; et ce travail, il faut toujours le reprendre et recommencer.

S’agit-il de développer le caractère délibératif des démocraties ? Que peut apporter de plus ce type de démocratie par rapport au système représentatif, voire à des systèmes politiques autoritaires ?

Les systèmes autoritaires se préoccupent aussi peu des humains que des non-humains. La crainte d’un autoritarisme fondé sur l’écologie n’est agitée que par ceux qui, justement, font appel à la Science, avec un grand S, pour protéger leurs propres positions politiques de toute critique. C’est l’ancien cauchemar d’une politique fondée sur une science, le matérialisme historique, le néolibéralisme ou aujourd’hui l’écologie. Le danger serait réel si les écologistes étaient liés à la Nature avec un grand N et qu’ils disaient : « la Nature m’a parlé directement, elle veut ceci, donc faites-le ». Là, on aurait un fondamentalisme écologique égal et pire que le fanatisme religieux qui dit parler sans interprétation au nom de Dieu.
Mais la scène des controverses écologiques, c’est ce qui est si réconfortant, montre exactement le contraire : c’est une extension formidable du « système délibératif », ce qui donne souvent le tournis, je le reconnais. C’est cet espace des controverses [Regarder Organizing Uncertainties: the mapping controversies project] qu’il va nous falloir habiter et qui présente pour la démocratie une chance de renouveau extraordinaire. A condition d’apprendre à inventer les procédures, les instruments qui permettent de s’y orienter et de retrouver, en fin de compte, un principe d’autorité qui soit légitime [Regarder Mapping scientific and technical controversies] .

Co [naître - prendre - produire] (:) Etho-logiK

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] … des affects, tisser des paysages, plier des forces dans des formes, lire, produire des affects … des affects, tisser des paysages, plier des forces dans des formes, lire, produire des affects … des affects, tisser des paysages, plier des forces dans des formes, lire, produire des affects … [

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 De la nécessaire diversité des chocs et des rencontres :

Par où on se branche … flux, intensité et différences qui co-labo(u)rent :

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De la nécessaire diversité des chocs et des rencontres, qu’est-ce qu’on en fait…

Transformer la connaissance « générique » en affect ? Passer du « on » au « je », prendre avec soi (comprendre). Ou pour ce qui nous interresse ici, participer à faire prendre avec soi. La question de ce qui fait (force à) penser et agir. Expérience, la connaissance seule ne suffit pas.

Ce qui forcer à penser … rencontre (modification de l’etat du corps) ou reconnaisssance … connaître, ce qui fait connaître, rencontrer tel type de savoir (de corps) plutôt que celui-là.

Quelles articulations entre raison et émotion dans le processus. Pourquoi je suis sensible à ceci plutôt que cela, pourquoi je désire connaître plutôt ceci que cela ? Mystère des affinités qui rendent les choses visibles.
Infinité de propositions (choses) possibles, je sélectionne, extrais, forme et plie ce point là. Maille ou le nœud d’un filet dans lequel vient se déposer, s’incorporer et cristalliser, cette connaissance là, et non telle autre.

« Rien ne devient jamais réel tant qu’on ne l’a pas ressenti » John Keats

A partir de quoi initier une sélection ? Un corps, un nœud d’intensités, un espace de jeux, d’inscription et de circulation : émotions, affect, la perception d’une transition entre des états du corps.
Le jeu complet du je qui fait de la connaissance l’affect le plus puissant, ne serait-il pas de transformer la connaissance en affect, pour mieux la retourner à l’affect source ?
Prendre avec soi, ressentir, composer l’idée de cet état singulier du corps, une idée de cette idée. Pour mieux s’en détacher… seul un affect peut vaincre un autre affect, sortir de la reconnaissance et revenir à la rencontre.

*** http://www.dailymotion.com/video/xh0jlh

Voir – quelque chose devient perceptible – prendre avec soi – extraire – faire entrer dans son monde – plier dans des formes et tisser – production d’une biographie – bibliothèque singulière … Je de miroir / Rencontre / Affect / Extraction (point de vue) / (Re)construction (prendre dans un ensemble) / Perception / Tissage (lignes) / Monde (perspective) / Affect / Conscience (bourgeon terminal) / Connaissance / Affect (changement d’état du corps) – +/- puissance d’agir / Incorporation (rendre affectif) / Laisser tomber (pomme) / Émergence / Esprit (idée du corps)

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Fragments d’éthologie

http://www.dailymotion.com/video/6fJm8s83p3xnRmVOx

Source audio d’après conférence d’Élisabeth de Fontenay ENS :   »De l’animal à l’humain »

1854 Isidore Geoffroy Saint-Hilaire utilise pour la première fois le terme « éthologie » dans son sens actuel (étude comparative du comportement animal) pour désigner les descriptions des mœurs des animaux telles qu’elles ont été faites par Aristote, Buffon, Réaumur, G. Leroy ou Lamarck.
 
1859 Dans L’Origine des espèces au moyen de la sélection naturelle, ou la Préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie (The Origin of Species by Means of Natural Selection, or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life), Charles Robert Darwin introduit deux concepts clés de l’éthologie, la survie du plus apte et la sélection sexuelle, mécanismes sur lesquels reposent l’origine des comportements et leur rôle dans l’évolution. 
 
1884 Dans L’Évolution mentale chez les animaux (Mental Evolution in Animals), George John Romanes développe une psychologie comparative qui ouvrira sur le behaviorisme - c’est-à-dire la définition des lois associant stimulus et réponses (de John B. Watson, 1913, à Burrhus Frederic Skinner, 1938) - et sur l’étude des comportements intentionnels (Wolfgang Koehler, 1927 ; Edward C. Tolman, 1932).
 
Vers 1900 Construction du concept biologique d’instinct, rigide et héréditaire, à travers l’œuvre du Français Jean-Henri Fabre (1879-1914), et celle des Américains William Morton Wheeler (1902-1905), Wallace Craig (1918) et William McDougall (1923) qui font suite aux travaux de Douglas Spalding (1873) et de Charles Otis Whitman (1880).
 
1909 Jakob von Uexküll fonde le concept d’univers subjectif, propre à chaque espèce : l’Umwelt, qui est partagé en mondes d’actions et de perceptions reliés par un monde intérieur. Ce concept sera largement exploré par l’éthologie classique.
 
1910 Oskar Heinroth, à la suite de Charles Otis Whitman, utilise les similitudes et les différences dans les comportements instinctifs spécifiques homologues de diverses espèces pour reconstruire leur taxinomie (étho-taxinomie).
 
1911 Edward Lee Thorndike, dans la deuxième édition de L’Intelligence animale (Animal Intelligence), établit les lois provisoires du comportement acquis et de l’apprentissage (loi de l’effet). Ivan Petrovitch Pavlov (conditionnement classique) est traduit en anglais en 1925, et les travaux de Karl Spencer Lashley (généralisation) et de Burrhus Frederic Skinner (conditionnement opérant) datent des années 1930.
 
1927 Dans La Vie des abeilles (Aus dem Leben der Bienen), Karl von Frisch expose ses découvertes sur la capacité de ces insectes à communiquer par les danses, à apprendre des odeurs et des couleurs (dont l’ultraviolet), à s’orienter à distance et à percevoir la lumière polarisée.
 
1930-1940 Naissance de l’éthologie, dite classique ou objectiviste, qui est définie comme l’étude comparative du comportement animal. Elle est fondée sur les travaux de Konrad Lorenz et de Nikolaas Tinbergen effectués sur les oiseaux. 
 
1951 Nikolaas Tinbergen publie L’Étude de l’instinct (The Study of Instinct) qui rassemble toutes les connaissances établies par l’éthologie objectiviste, généralisant le concept d’instinct aux comportements instinctifs complexes et proposant des hypothèses sur leur organisation neurophysiologique.
 
1966 Robert A. Hinde publie un ouvrage encyclopédique, Comportement animal : une synthèse de l’éthologie et de la psychologie comparative (Animal Behaviour. A Synthesis of Ethology and Comparative Psychology), qui donne l’état des avancées dans ce domaine, en réconciliant les apports de la psychologie expérimentale et ceux de l’éthologie objectiviste.
 
1973 Le prix Nobel de physiologie ou médecine est décerné conjointement à Konrad Lorenz, Nikolaas Tinbergen et Karl von Frisch pour leurs travaux en éthologie.
 
1975 Dans Sociobiologie (Sociobiology), Edward O. Wilson propose une théorie des sociétés, structures construites par l’évolution pour optimiser le succès reproducteur des génotypes des individus qui les composent. Il prédit l’éclatement de l’éthologie en sociobiologie et neurosciences.
 
1976 Sur les racines posées par Graham Hoyle en 1970 et selon la prédiction d’Edward O. Wilson, Jörg-Peter Ewert publie Neuroéthologie. À la suite des travaux d’Edward C. Tolman (1948), Donald R. Griffin (1976), David S. Olton (1978) et Charles R. Gallistel (1992) développent les bases d’une éthologie cognitive très vivante aujourd’hui.
 
1978 Sur les principes de la sociobiologie et de l’intelligence artificielle, John R. Krebs et Nicholas B. Davies publient Écologie comportementale (Comportemental Ecology). Le comportement consiste en des stratégies (ensemble de règles de décision) optimisées par l’évolution selon leur incidence sur le succès reproducteur.
 
1987 Colloque sur L’Auto-organisation : de la physique au politique, étape fondatrice vers une généralisation, dans L’Arbre de la connaissance, 1994 (The Tree of Knowledge, 1992), de règles de construction autonome du vivant (autopoïèse) à tous les processus de comportement, en particulier les activités collectives (par exemple Scott Camazine et al., Self-Organization in Biological Systems, 2001).

L’écologie de Jacob von Uexküll

     Suivant notre point de vue de l’écologie en tant que « mode d’existence » ou « art des agencements« , il s’agisait pour nous de parcourir une petite sélection d’auteurs dont les écrits sont de natures à éclairer, chacun selon leurs tonalités propres, l’écologie en tant que mode de rapport singulier au monde. A ce titre, nous devons à Jacob von Uexküll d’avoir mis en avant l’interdépendance entre le sujet animal et son milieu, la manière dont celui-ci agit en fonction d’un mode d’intériorisation singulier de certains des éléments qui composent l’environnement.

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Naturaliste et biologiste allemand, Jakob von Uexküll fonde et dirige à Hambourg l’Institut Institut d’étude du milieu et de l’environnement (für Umweltforschung) à partir de 1925. Parti de l’étude des invertébrés, il s’intéresse au comportement animal en général. A l’image d’un romancier, von Uexküll traque et ne cesse de s’émerveiller devant la diversité des « mondes » où évoluent les êtres. La valeur des observations et descriptions qu’Uexküll a pu faire des mondes animaux, le désigne comme l’un des grands précurseurs de l’éthologie contemporaine.

« Tout organisme est une mélodie qui se chante elle-même »

      Au moment de s’immiscer succintement dans la pensée l’auteur, soulignons qu’Uexküll est avant tout un grand vitaliste qui n’aura de cesse de s’opposer à la vision mécaniste des naturalistes de son temps, vision qui tendait à réduire les animaux à de simples récepteurs et transmetteurs de forces mécaniques. Pour lui, bien plus que des objets, les animaux sont des sujets capables d’agir sur leur environnement, notamment en « connotant » l’image qu’ils ont d’un objet des usages qu’ils en font.

Mais n’anticipons pas et commençons par le commencement. Tout ce qu’un sujet perçoit devient son monde de la perception, tout ce qu’il fait, son monde de l’action. La réunion de ces deux « bulles » forme alors une totalité close : le monde vécu de l’animal. Ce dernier regroupe l’ensemble des caractéristiques de l’environnement accessibles au sujet et sélectionnés par lui. De l’environnement au monde vécu, le sujet compose donc ses rapports avec certains des objets de son entourage : ceux qu’il peut sélectionner et caractériser par des signes de la perception et de l’action.

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Si nous désirons maintenant pénétrer plus en avant la pensée d’Uexküll, il nous faut en savoir plus sur les différents processus de construction d’un monde vécu.

Premièrement, qu’est-ce qui compose un monde ? On pourrait dire : un ensemble d’objets reliés entre eux sous un certain rapport, dans un certain espace. Dès lors pour le sujet, comment capter, s’approprier et y insérer des objets du dehors ? De même, comment cartographier, limiter, découper l’espace et le temps ?

Deuxièmement, quel est le rôle de l’apprentissage et de l’expérience dans la dynamique du monde vécu ?

Composer son monde en captant des objets spécifiques

      Construire son milieu, pour l’animal, c’est d’abord isoler des caractères perceptifs parmi une nature « fourmillante ». Autrement dit, séparer et trier entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas. Or nous avons vu précédemment que tout ce qu’un sujet perçoit du dehors devient son monde de la perception, tout ce qu’il fait, son monde de l’action. Il nous faudrait donc préciser à présent les conditions d’appartenances de tel ou tel objet aux mondes perceptif et actif.

La nature d’une relation entre un sujet vivant et ce qui va devenir un objet de son monde vécu démarre nécessairement par un processus d’appropriation et de capture. Pour Uexküll, celui-ci s’initialise par la mise en rapport [1] entre un signal perceptif émanant d’un organe perceptif du sujet et une excitation provenant d’un objet de son environnement. La finalité de cette mise en relation étant d’affecter l’objet de caractères perceptifs.

Le sujet possède donc une capacité à être affecté de signes du dehors. Capacité qui rend possible l’effectuation d’une chaîne d’action plus ou moins complexe à partir d’un signal perceptif déclencheur et d’une excitation venant remplir ce pouvoir d’être affecté (la toile remue, un bout de peau se dénude…).

Dans son célèbre exemple de la tique, Uexküll insiste sur le fait que de toute l’infinité des effets possibles dégagés par son objet (le mammifère à sang chaud), seulement trois deviennent [2] des excitations et donc des caractères perceptifs qui détermineront la production de trois caractères actifs : « rien que quelques signes comme des étoiles dans une nuit noire immense ».

Les conditions d’appartenance à l’action d’un objet découlent donc du pouvoir de l’animal de l’affecter de caractères perceptifs et actifs, en rapport structuraux entre eux. C’est le concept du cercle fonctionnel. Comme nous l’avons vu, un cercle fonctionnel s’initialise donc par la rencontre entre un signal déployé par l’organe perceptif du sujet et une excitation portée par un objet. La chaîne ainsi mise en marche fonctionne alors de sorte qu’un caractère perceptif est éteint par un caractère actif, déclenchant ainsi le passage à un nouveau caractère perceptif et ainsi de suite.…

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     Un sujet est donc un ensemble d’organe perceptif (l’ensemble des récepteurs notés OP dans le schéma) et d’organes actifs (l’ensemble des effecteurs notés OA). L’objet est quant à lui un porteur de caractères perceptifs (PCP) et actifs (PCA). Dès lors, tout agencement sujet/objet constitue un ensemble ordonné de rapports, en tant que l’animal distingue dans son milieu autant d’objet qu’il peut accomplir d’action, et inversement.

Pour revenir à la tique, trois caractères perceptifs et trois actifs composent donc la totalité de son milieu vécu. Mais la « pauvreté » de ce monde n’est à considérer qu’au regard de la grande sécurité de l’action que cela suppose. De manière générale, Uexküll proposera la règle suivante : un milieu vécu optimal (ce que le sujet peut) dans un environnement pessimal (l’infinité indiscernable de la nature).

Gilles Deleuze [3] : « C’est pourquoi Uexküll s’est principalement intéressé à des animaux simples qui ne sont pas dans notre monde, ni dans un autre, mais avec un monde associé qu’ils ont su tailler, découper, recoudre : l’araignée et sa toile, le pou et le crâne, la tique et un coin de peau de mammifère. ».

Ce milieu vécu, ou associé comme dit Deleuze, est tissé par l’animal en tant que «le réseau de relations qui portent son existence ». A un animal simple correspond un milieu simple, à un animal complexe, un milieu complexe et richement articulé. Dès lors l’une des premières questions à se poser serait : de quel degré de liberté dispose l’animal dans l’affectation des caractères ? Nous retrouvons ici l’opposition classique entre but ou objectif individuel et obéissance à un plan d’organisation naturel général.

Uexküll tranche la question en s’appuyant sur l’expérience de Fabre et son concept de cercle fonctionnel chez les insectes et les oiseaux. L’expérience consiste simplement à initialiser un cercle fonctionnel par la présence d’un caractère perceptif déclencheur dont on a éliminé l’objet dont il émane normalement. Il devient alors impossible à l’animal de produire le caractère actif indispensable à l’effacement du premier caractère perceptif et permettre ainsi l’initialisation du cercle fonctionnel suivant. Cette impossibilité d’agir condamne donc l’animal à demeurer prisonnier d’un même caractère perceptif, ne le renvoyant qu’à une seule et unique possibilité d’agir. C’est donc bien le plan naturel qui fixe directement les caractères perceptifs accessibles au sujet. Ce plan n’est ni une substance, ni une force, mais l’ensemble des conditions régulatrices de la nature desquelles personne n’échappe. Mais ce qui est vrai pour les insectes, Uexkull n’entend pas l’étendre aussi vite à l’ensemble du règne animal : « peut-être que certaines actions des mammifères supérieurs se révèleront-elle plus tard comme des actions dirigées vers un but, tout en étant elle-même subordonnées au plan général de la nature. »

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Le découpage de l’espace et du temps et la construction du territoire

     Pour le sujet, l’espace et le temps ne sont pas d’une utilité immédiate. Ils ne prennent d’importance qu’au moment de découper et cartographier l’environnement afin d’identifier et différencier, dans une nature fourmillante, les nombreux caractères perceptifs (forme [4], mouvement, forme sans mouvement, mouvement sans forme) « qui se confondraient sans la charpente spatio-temporelle du milieu. ».

L’espace vécu du sujet est un espace composite fait de coordonnées et de lieux. L’espace dit « actif » est l’espace des coordonnées et du mouvement. Il est construit par le sujet à partir des différents « pas d’orientation » disponibles : droite/gauche, haut/bas, avant/arrière. Les espaces tactile et visuel sont les espaces du « signe local », du repérage des « lieux ». Un lieu se définit comme le plus petit contenant spatial, visuel ou tactile, où le sujet ne différencie rien. L’espace tactile est limité par l’envergure des organes, le visuel  par l’horizon, ce qui influe sur le mode de concurrence entre la perception de ces deux espaces.

Dès lors c’est l’ensemble des lieux indentifiables par le sujet qui constitue le système cartographique de l’animal, tous reliés entre eux par les « pas d’orientation ». Ce « système d’information géographique » permet à certains animaux de se doter d’un territoire, création purement subjective, « que la seule connaissance de l’entourage ne suffirait nullement à déceler ». Pourtant l’ensemble de l’environnement n’est qu’une suite continue de territoires, résultat de guerres de frontière incessantes où aucun vide ne demeure.

Quels animaux possèdent un territoire, quels animaux n’en possèdent pas ? Quelles sont les actions que l’on fait sur son territoire et jamais en dehors ? Quels signes accompagnent le fait d’être présent sur son territoire ? Comment on y entre, comment on en sort ? C’est à partir de telles questions que Deleuze et Guattari proposeront une approche philosophique du territoire à travers le concept « déterritorialisation ». 

Par ailleurs, Uexküll présente le temps comme une succession de moment. Des lors, le temps perceptif du sujet correspond au nombre de moments vécus dans un certain laps de temps, un « moment » étant le plus petit contenant de temps indivisible pour un sujet. La notion de temps qui passe est donc entièrement subjective.

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Expérience et apprentissage

      On pourrait se demander chez Uexküll ce qui prime entre la rencontre et l’expérience du nouveau d’un côté, la simple reconnaissance des éléments du plan naturel, de l’autre. A s’en tenir au schéma du cercle fonctionnel, on pourrait dire qu’on ne découvre pas d’objet nouveau, mais bien plus de nouvelles perceptions et « utilités » au sein d’un même objet. On affecte le « même » de nouveaux caractères perceptifs, et donc actifs, en tant que l’image active construite par les OA du sujet complète et ajoute de nouvelles caractéristiques à l’image perceptive construite par les OP du sujet. C’est ce qu’Uexküll nommera la « connotation d’activité ». A savoir que c’est l’action du sujet projetée dans le milieu qui actualise et donne à l’image perceptive sa signification.

Uexküll : « Pour toutes les actions que nous accomplissons à l’aide d’objets de notre milieu, nous avons élaboré une image active que nous mêlons si intimement à l’image perceptive livrées par nos organes sensoriels, que ces objets en reçoivent un nouveau caractère qui nous renseigne sur leur signification. Nous nommerons ce caractère connotation d’activité. »

On a donc une boucle dans la mesure où l’image perceptive livrée par les organes des sens peut être complétée ou transformée par une image active, dépendant de l’action qui se déclenche en fonction de la première : « il faut nous souvenir sans cesse que ce sont les actions des animaux projetées dans leur milieu qui confèrent leur signification aux images perceptives grâce à la connotation d’activité. »

Dans le plan naturel, il y a donc une possibilité d’apprentissage par l’expérience de l’action: « nous reconnaissons dans tous les objets dont nous avons appris à nous servir l’action que nous accomplissons à leur aide, avec la même sureté que leur forme et leur couleur. » 

L’animal distingue dans son milieu autant d’objet qu’il peut accomplir d’action, et inversement. Tout se passe alors comme si le plan naturel permettait l’initialisation passive (distribution des caractères perceptifs et affects passifs) de comportements qui viendront être complétés et enrichis par l’action (création subjective d’affects actifs).

La dynamique des mondes animaux fait donc que ces derniers s’accroissent tout le long de la vie individuelle des animaux capables de réunir des expériences, de sorte que : « toute nouvelle expérience active entraine de nouvelles attitudes (actions) vis-à-vis de nouvelles impressions (perceptions). De nouvelles connotations d’activité servent alors à créer de nouvelles images actives ». Comme chaque cellule vivante de l’organisme est un mécanicien qui perçoit et agit, elles s’organisent dans des organes correspondant aux affects dont on est capable. On est donc ici dans des systèmes de coopération et d’organisation, plus que de sélection, tout du moins avant d’être de sélection.

La rencontre du nouveau démarre donc avec la reconnaissance du connu. Par suite c’est l’expérience de l’action qui accroît le connu distinguable, permettant ainsi la mise en place d’organisations nouvelles etc. Ainsi, avec le nombre des actions possibles croît également le nombre des objets qui peuplent le milieu de l’animal.

Vision transverse : de l’éthique à l’éthologie

       Si l’on peut lire, et même remarquer que l’auteur se réfère à la philosophie kantienne dans ses ouvrages, dans la mesure où « chaque espèce vit dans un environnement unique, qui est ce qui lui apparaît  déterminé par son organisation propre » [5], la lecture des Mondes animaux nous amène à faire l’expérience d’un climat « sensitivement » spinoziste.

Ce que n’hésite pas à souligner Gilles Deleuze dans son ouvrage « Spinoza, philosophie pratique », se référant également à un autre écrit d’Uexküll de 1940, la Théorie de la signification. Ce texte, annexé au Mondes animaux et mondes humains, est l’occasion pour l’auteur d’exposer sa théorie de la composition naturelle, théorie entendue dans le cadre de sa conception des diverses « connotations » que revêtent les objets (obstacle, nourriture, etc.) pour les différents sujets. Or cette théorie de la composition naturelle, en s’appuyant sur une analogie musicale point contrepoint, offre de curieuses raisonnantes avec les concepts d’affect chez Spinoza. Tout du moins tels que sentis par Deleuze en tant que sentiment vécu par le sujet de la variation continue de sa puissance d’agir.

Gilles Deleuze : « un lointain successeur de Spinoza [Uexküll] dira : voyez la tique, admirez cette bête, elle se définit par trois affects, c’est tout ce dont elle est capable en fonction des rapports dont elle est composée, un monde tripolaire et c’est tout! La lumière l’affecte, et elle se hisse jusqu’à la pointe d’une branche. L’odeur d’un mammifère l’affecte, et elle se laisse tomber sur lui. Les poils la gênent, et elle cherche une place dépourvue de poils pour s’enfoncer sous la peau et boire le sang chaud. Aveugle et sourde, la tique n’a que trois affects dans la forêt immense, et le reste du temps peut dormir des années en attendant la rencontre. […] »

Art de la composition de rapports, agencement de relations extérieures au sujet en mode point contrepoint, mondes animaux et cartographie des affects, puissance et limite plutôt que forme et contour, etc. Les points de rencontre et de résonnance semblent nombreux.

L’un d’entre eux concerne l’absence d’intériorité autonome du sujet.  Pour l’auteur, l’intérieur n’est qu’un extérieur sélectionné, l’extérieur, un intérieur projeté. Autrement dit, les relations sont extérieures au sujet qui les ordonne, elles sont dans le milieu, le temps et l’espace vécus.  Autre point prégnant, la récusation sans cesse réaffirmée de toute forme d’anthropomorphisme: «notre premier soin doit donc être de dégager l’examen des milieux de toute forme erronée de finalité. […]  Trop souvent nous nous imaginons que les relations qu’un sujet d’un autre milieu entretient avec les choses de son milieu prennent place dans le même espace et dans le même temps que ceux qui nous relient aux choses de notre monde humain. Cette illusion repose sur la croyance en un monde unique dans lequel s’emboîteraient tous les êtres vivants. »

A ne pas s’attarder sur l’exposé de sa théorie de la composition naturelle, on pourrait penser qu’Uexküll s’oppose ici au principe spinoziste « une seule substance pour tous les attributs ». Rappelons que pour Spinoza, seulement deux attributs de la substance sont accessibles à l’être humain : le corps et la pensée. En ce sens esprit et corps sont dit « avec » en tant que double perspective sur une seule et même substance, ni au-dessus ni au-dedans l’un l’autre.

Mais le monde unique tel que dénoncé par Uexküll ne serait que l’ensemble des existants (objets), et non la substance ou la Nature au sens spinoziste (« Deus sive Natura. »). Dès lors, nous ne sommes plus dans des problèmes de l’ordre «des univers parallèles et contradictoires ». Bien plus, pour reprendre une terminologie deleuzienne, nous nous situons dans la problématique des modes d’existence singuliers et finis et de leur définition/insertion quantitative et qualitative dans la totalité de la Nature. D’après Uexküll, « le rôle que joue la nature en tant qu’objet dans les différents milieux est contradictoire » et donc, « si l’on voulait rassembler ses caractères objectifs, on serait devant un chaos ». Mais « tous ces milieux sont portés et conservés par la totalité qui transcende chaque milieu particulier : la nature ». On notera qu’Uexküll reprend ici le terme de nature par opposition au terme de monde (portion sélectionnée de la nature) qu’il utilisait précédemment.

L’idée d’une quelconque transcendance n’a pas de sens pour Spinoza pour qui la Nature est cause immanente de toute chose dans la mesure où, existante et agissante dans un même mouvement, elle interdit toute forme de création extérieure à elle-même. Ici encore il faut lire Uexküll avec attention quand il écrit : « chaque cellule vivante est un mécanicien qui perçoit et agit », c’est-à-dire qu’elle possède ses propres caractères actifs et perceptifs, son impulsion ou tonalité propre. L’animal est alors le fruit de la « collaboration de l’ensemble de ses mécaniciens. » Or chez Spinoza, chaque individu, âme et corps, possède une infinité de parties qui lui appartiennent sous un certain rapport plus ou moins composé. Aussi chaque individu est lui-même composé d’individus d’ordre inférieur et entre dans la composition d’individus d’ordre supérieur, de sorte que : « tous les individus sont dans la Nature comme  sur un plan de consistance dont ils forment la figure entière, variable à chaque moment. » [6]

L’ensemble de ces résonnances permettra à Deleuze d’écrire que : « l’éthique est une éthologie, […] ce que peut un corps, on ne le sait pas à l’avance et au bout du compte, on a toujours les organes et les fonctions correspondant aux affects dont on est capable. ». En conséquence, on ne défini plus par ce qu’on est - l’essence : l’homme en tant qu’animal marchant debout ou animal pensant – mais on défini parce qu’on peut – la puissance : les limites de son monde, le nombre d’objet qu’on est capable d’y mettre dans la mesure où un animal distingue dans son milieu autant d’objet qu’il peut accomplir d’action et inversement.

Conclusion

     Voici donc évoqué, très rapidement, quelques uns des fondements de la composition des mondes animaux chez Uexküll. En quoi cela peut-il nous donner à penser en tant qu’être humain occidental « moderne »? De manière contingente, et sans doute parce qu’aujourd’hui plus qu’hier nous sommes charmés par les tentations anthropomorphiques comme anthropocentristes, envahis par des notions confuses, le travail d’Uexküll a le grand mérite de clarifier certaines positions.

L’environnement, c’est l’infinité des objets entourant un sujet, le milieu, l’ensemble réduit des objets qui lui sont accessibles. Ainsi, ce que l’homme appelle maladroitement environnement n’est en fait rien d’autre que son propre milieu vécu. C’est à dire une infime portion de la nature, sélectionnée et reliée sous la forme d’un réseau écologique individuel qui détermine ce que chaque sujet est capable en perception comme en action. Chaque sujet, qu’il soit porté à l’existence sous la forme d’un homme, tique ou mouton, compose donc un monde singulier et immanent, en tant qu’il est compris dans le cadre général des conditions régulatrice du plan naturel.

Gille Deleuze : « les corps ne se définissent pas par leur genre ou leur espèce, par leurs organes et leurs fonctions, mais par ce qu’ils peuvent, par les affects dont ils sont capables, en passion comme en action. Vous n’avez pas défini un animal tant que vous n’avez pas fait la liste de ses affects. En ce sens, il y a plus de différences entre un cheval de course et un cheval de labour qu’entre un cheval de labour et un bœuf. »

Les observations d’Uexküll remettent ainsi profondément en question les notions de forme et de contour, d’espèce et de classification générique. Elles font appelle à des systèmes de coopération entre différents niveaux d’individualité et place la sélection au niveau des rapports extérieurs dont ceux-ci deviennent capables. Ici rien n’est indifférent, la nature est une continuité à géométrie variable, vaste ensemble habité de l’infinité des subjectivités possibles à un moment donné.

***



[1] Les signaux perceptifs deviennent des caractères perceptifs.
[2] Capables d’être rencontrer par les signaux perceptifs
[3] D’après Spinoza, philosophie pratique, éditions de minuit.
[4] Forme et mouvement n’apparaissent que dans les mondes perceptifs supérieurs.
[5] D’après encyclopédia universalis, article de Françoise Armengaud. Autrement dit, il n’existe ni temps, ni espace indépendamment de la présence d’un sujet.
[6] Gilles Deleuze, Spinoza, philosophie pratique.

Spinoza et les sciences sociales: capture et innovation

Spinoza et les sciences sociales: capture et innovation dans -> CAPTURE de CODES : sl

A l’occasion de ses commentaires - ENS Lettres et sciences humaines - livrés sur les différents textes de Spinoza, Pierre-François Moreau nous informe de la difficulté de convoquer Spinoza pour ce qui serait des questions afférant à l’écologie. Ah ? Pour ce faire PFM s’appuie, non sans raison, sur le scolie I de la proposition XXXVII de l’Ethique IV.

 » [...] La vertu véritable n’est autre chose, en effet, qu’une vie réglée par la raison ; et par conséquent l’impuissance consiste en ce seul point que l’homme se laisse gouverner par les objets du dehors et déterminer par eux à des actions qui sont en harmonie avec la constitution commune des choses extérieures, mais non avec sa propre nature, considérée en elle-même. Tels sont les principes que, dans le Schol. de la Propos 18, part. 4, j’avais promis d’expliquer. Ils font voir clairement que la loi qui défend de tuer les animaux est fondée bien plus sur une vaine superstition et une pitié de femme que sur la saine raison ; la raison nous enseigne, en effet, que la nécessité de chercher ce qui nous est utile nous lie aux autres hommes, mais nudle½·nt aux animaux ou aux choses d’une autre nature que la nôtre. Le droit qu’elles ont contre nous, nous l’avons contre elles. Ajoutez à cela que le droit de chacun se mesurant par sa vertu ou par sa puissance, le droit des hommes sur les animaux est bien supérieur à celui des animaux sur les hommes. Ce n’est pas que je refuse le sentiment aux bêtes. Ce que je dis, c’est qu’il n’y a pas là de raison pour ne pas chercher ce qui nous est utile, et par conséquent pour ne pas en user avec les animaux comme il convient à nos intérêts, leur nature n’étant pas conforme à la nôtre, et leurs passions étant radicalement différentes de nos passions [...] » Traduction de SAISSET (1842)

La mise en garde de Pierre-François Moreau illustre de la grande difficulté d’extraire un scolie singulier de l’ordre des démonstrations géométriques, de cette modélisation générale de la production des affects que propose l’Ethique. User des animaux comme il convient à nos intérêts? Soit, mais de quels intérêts parle-t-on? La cheminement de l’Ethique consiste justement à prendre connaissance des processus qui forment et déterminent nos intérêts. Soit comment s’impriment les affects qui nous habitent et commandent à nos (ré)actions ? Plus qu’une conclusion locale, c’est bien l’ensemble du système relationnel de l’Ethique qu’il conviendrait d’inviter à la table de réflexions possiblement écologiques. Ces dernières, soit dit en passant, ne se limitent pas heureusement à la question de savoir si oui ou non et comment il faudrait manger les poissons. Une fois dit qu’il ne s’agit pas de sauver une herbe ou un poisson, mais bien d’assurer la possibilité de reproduction des rapports différentiels (composition chimique, gradients physiques) nécessaires à la reproduction de ceux-ci.

Convoquer Spinoza pour ce qui relèverait de l’écologie relève avant tout du désir d’interroger la place de l’homme, plus justement, dans la nature. Autrement dit, de le resituer dans l’ordre infini des causes et des effets qui le détermine en tant que partie de cette même nature. Vous parlez de nature, mais de quelle nature parlez-vous? La recherche spinoziste de la conduite du salut humain prend place dans une nature débarrassée de toute forme d’anthropomorphisme, comme de finalité. Soit une nature totalement indifférente à un homme dont l’existence lui est contingente, c’est à dire non nécessaire. Non empire dans un empire, l’homme est soumis aux règles du dehors. En ce sens, il lui est nécessaire d’agir avec la plus grande prudence dans un art de vivre qui consite pour lui à organiser ses rencontres avec les corps extérieurs, et notamment avec les puissances supérieures à la sienne.

« Il est impossible que l’homme ne soit pas une partie de la nature, et qu’il ne puisse souffrir d’autres changements que ceux qui se peuvent concevoir par sa seule nature et dont il est la cause adéquate. » Corollaire : Il suit de là que l’homme est nécessairement toujours soumis aux [affects] passions (sentiment), qu’il suit l’ordre commun de la nature et y obéit et s’y accommode, autant que la nature des choses l’exige. » Proposition IV et corollaire de l’Ethique IV, Spinoza. Traduction de SAISSET (1842)

http://www.dailymotion.com/video/x4mgiz

Spinoza une médication possible aux déficits de la pensée écologique en ce qui concerne sa composante qualitative ? C’est à dire de la production de récits exprimant l’histoire de nos rencontres avec le monde et non les propriétés de celui-ci, ce dernier point appartenant à la mesure quantitative. Donc oui, dans la mesure où la proposition écologique serait tentée par une anthropologie tant simpliste que négative. De l’analyse des lois de la Nature (de la substance, des attributs et des modes) à la production des affects humains, l’Ethique relève d’une anthropologie. Celle-ci se fonde sur le concept central de conatus, le désir en tant qu’essence de l’homme et entendu comme la tendance, l’effort en vue de persévérer dans son être. De quoi chaque corps, composition de parties aux rapports de vitesse et de lenteur singuliers, est capable dans telle ou telle rencontre en fonction de sa puissance, voilà qui déterminera de ses intérêts, de son utile propre.

Par ailleurs, la tentative écologique n’est-elle pas l’une des expressions du second genre de connaissance? C’est à dire de la connaissance des rapports entre les choses tels que formés par l’idée adéquate des lois de la production dans la nature (naturante).

spica dans Bateson

Des enfants dans le dos et des captures hors territoire…

L’appropriation, la traduction et/ou la transmission d’une oeuvre consiste certainement comme le disait Deleuze à lui faire des enfants dans le dos. Sans doute en donne-t-il lui-même le meilleur exemple lorsqu’il tire Spinoza du côté d’une éthologie des modes d’existences fortement inspirée des mondes animaux d’Uexküll. Mais si le dernier nommé partait très explicitement de Kant dans son analyse, et notamment de la Critique du jugement (le premier acte d’un jugement esthétique est la sélection d’un fait parmi une infinité de faits potentiel dans la nature), il n’en reste pas moins que son travail débouche in fine sur une analyses en terme d’affects, auto-organisation d’une mélodie qui se chante elle-même aux forts accents spinozistes.

Dit autrement, en version Bateson, l’Ethique de Spinoza appartient à une écologie des idées qui englobe bien plus que son auteur. La capture (composition/décomposition) est alors toujours partielle. On gravit l’Ethique par un versant, son utile propre seul pour ouvrir la voie. Tantôt proche et tantôt distant de la subjectivité de Spinoza, prudent polisseur de lentilles du XVIIème… Pour reprendre l’expression de Max Dorra, c’est aussi l’Ethique vue comme un manuel de judo, manuel à partir duquel chacun forme ses propres prises. Quelles questions dans votre sac à dos pour que vous veniez frapper à ma porte?

Alors L’Ethique comme manuel au service de la réforme de l’entendement qu’appelle la crise écologique, non une fin en soi à la lettre. Enfin, l’Ethique comme théorie de la connaissance, système d’intégration des information dans un monde des connaissances éclatées plus que de la connaissance. Surinformation, info-pollution… quelles connaissances perdons-nous dans des informations-images dissipatives, brutes ou inadéquatement imprimées sur fond de certitude? L’Ethique ou la transformation des connaissances en affects, s’approprier, incorporer l’information dans ses pratiques de vie.

http://www.dailymotion.com/video/x39g8t Henri Atlan, connaissance et affect chez Spinoza

Un bon exemple de capture, ou de clé de bras, au choix, nous est donné par l’ouvrage collectif Spinoza et les sciences sociales. L’émission la suite dans les idées du mardi 25 mars 2008 avec Frédéric Lordon et Yves Citton retraçait certaines des grandes lignes de ce travail. Spinoza et la crise financière actuelle? Des carrences de la modélisation financière aux passions des acteurs de marché qui oscillent de l’euphorie à la crainte, nous voilà poussé bien loin de l’univocité de l’objet économique homo œconomicus tel que sorti de sa fabrique d’épingle anglaise. Univocité tout à fait partagée par son jumeau homo pollus, objet écologique sorti tout droit d’une usine de pesticide indienne. « Par cela seul que nous nous représentons un objet qui nous est semblable comme affecté d’une certaine passion, bien que cet objet ne nous en ait jamais fait éprouver aucune autre, nous ressentons une passion semblable a la sienne. » Proposition XXVII, Ethique III.Traduction de SAISSET (1842)

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spino dans Deleuze

Sommaire de l’ouvrage:

- Y. Citton,  F. Lordon : Un devenir spinoziste des sciences sociales?
- Y. Citton : Esquisse d’une économie politique des affects
1.Entre l’économie psychique de Spinoza et l’inter-psychologie économique de Tarde
2.Les lois de l’imitation des affects
3.Téléologie régnante et politiques de modes
- F. Lordon, A. Orléan : Genèse de l’État et genèse de la monnaie : le modèle de la potentia multitudinis
- P. Zarifian : Puissance et communauté d’action (à partir de Spinoza)
- A. Pfauwadel, P. Sévérac : Connaissance du politique par les gouffres. Spinoza et Foucault
- C. Lazzeri : Reconnaissance spinoziste et sociologie critique. Spinoza et Bourdieu
- A. Negri : Spinoza : une sociologie des affects

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+ Article de Frédéric Lordon « Genèse de l’État et genèse de la monnaie : le modèle de la potentita multitudinis », en collaboration avec André ORLÉAN, à paraître in Y. Citton et F. Lordon (dir.), Spinoza et les sciences sociales. De l’économie des affects à la puissance de la multitude, Editions Amsterdam, 2008, Texte pdf

+ Paola De Cuzzani, une anthropologie de l’homme décentré [PDF]

+ Laurent Bove, De l’étude de l’État hébreu à la démocratie : La stratégie politique du conatus spinoziste [PDF]

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http://www.dailymotion.com/video/x1n730 Deleuze et la « chimie » de Spinoza

Capable de dire ceci ou cela… pour, dans, à la place de…

On ne se bat pas pour la planète, pour l’environnement. On ne se bat peut-être même pas avec mais dans la planète, dans un environnement. Non à l’intention de la planète, mais à la place des non humains habitant la planète. Comme le disait Deleuze pour l’écrivain, on n’écrit pas pour les bêtes au sens de « à l’intention de », on écrit pour au sens de « à la place » des bêtes, des analphabètes…

http://www.dailymotion.com/video/2yfvENX3XLTZxoMIU « L’homme qui souffre est une bête, la bête qui souffre est un homme. C’est la réalité du devenir. Quel homme révolutionnaire en art, en politique, en religion ou en n’importe quoi, n’a pas senti ce moment extrême où il n’était rien qu’une bête, et devenait responsable non pas des veaux qui meurent, mais devant les veaux qui meurent. » Gilles Deleuze.

Interrogeons nous donc un instant sur ce que peut bien signifier des slogans tels que « 5mns pour la planète » , et toutes autres formes du « faisons ceci cela pour l’environnement »… Car de quoi on parle-t-on quand on dit ça ? Quelle information sur nous-mêmes dissimule le simple fait de pouvoir dire ça ? Faire pour… pourquoi, comment, ou plutôt pour qui ?

Au sens d’Uexküll, ce que nous appelons environnement ou planète n’est pas autre chose que la partie du monde accessible, visible, traductible par nos organes sensoriels. C’est à dire notre monde vécu, monde construit qui n’a rien à voir avec celui du singe, de la plante et du mollusque avec lesquels nous ne partageons pas les mêmes capacités sensorielles d’être affecté par.

http://www.dailymotion.com/video/BOjuohakUQJDPoMG8 « Un lointain successeur de Spinoza dira : voyez la tique, admirez cette bête, elle se définit par trois affects, c’est tout ce dont elle est capable en fonction des rapports dont elle est composée, un monde tripolaire et c’est tout! La lumière l’affecte, et elle se hisse jusqu’à la pointe d’une branche. L’odeur d’un mammifère l’affecte, et elle se laisse tomber sur lui. Les poils la gênent, et elle cherche une place dépourvue de poils pour s’enfoncer sous la peau et boire le sang chaud. Aveugle et sourde, la tique n’a que trois affects dans la forêt immense, et le reste du temps peut dormir des années en attendant la rencontre [...] » Gilles Deleuze.

Ajoutons que contrairement à la conscience animale, la conscience humaine est le siège de l’irruption de l’inconscient dans ses perceptions/représentations de la réalité. C’est à dire que toutes sortes de rêveries peuvent se brancher sur n’importe quelles de nos perceptions. Intentionnalité inconsciente et refoulement ne cessent donc de venir en contaminer le sens. Comme l’animal, l’action de l’homme a un but manifeste, mais dans le même temps, elle est aussi éclaireur de l’inconscient.

Sur ces points, consulter l’ouvrage de Gérard Pommier (Comment les neurosciences démontrent la psychanalyse), et plus précisément le chapitre consacré à la différence entre la conscience animale et humaine. L’homme habite le langage, et par là l’ordre symbolique. Ainsi, lorsque je lui parle, le chat ne perçoit qu’une musique. Un signifiant (part du signe qui peut devenir sensible) sans signifié (tout ce qui est lié à la signification).

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Mais nous poussons, hommes et animaux, dans un environnement que nous participons à modifier et dont les modifications nous modifient en retour. L’arbre participe ainsi à créer la forêt dans laquelle il se développe. Ce sont donc les interactions entre les vivants qui tout à la fois composent un milieu et s’y construisent. Si bien que même si nous ne sommes pas capables des mêmes affects, représentations et actions, il existe des passerelles entre les différents mondes des vivants. Ce que démontrent les travaux de Boris Cyrulnik (neuropsychiatre et éthologue) sur l’attachement, l’empreinte, la matérialisation de pensée…etc, etc…

Les éclairages suivants de Boris Cyrulnik sont tirés de l’ouvrage de Karine Lou Matignon « Sans les animaux, le monde ne serait pas humain » (éd. Clés / Albin Michel.)

« Le fait d’étudier la phylogenèse, qui est la comparaison entre les espèces, permet de mieux comprendre l’ontogenèse et la place de l’homme. On comprend mieux aussi la fonction et l’importance de la parole dans le monde humain. Il existe une première gestualité universelle, fondée sur le biologique, proche de l’animalité. Dès que le langage apparaît, une deuxième gestualité imprégnée de modèles culturels prend place. Là, la première gestuelle s’enfouit, les sécrétions d’hormones dans le cerveau changent. Donc, on comprend mieux comment le langage se prépare, comment le choix des mots pour raconter un fait révèle l’interprétation qu’on peut en faire, comment la parole peut changer la biologie en changeant les émotions. »

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« Lorsqu’un bébé humain pleure, cela nous trouble profondément. Si l’on enregistre ces cris et qu’on les fait écouter à des animaux domestiques, on assiste à des réactions intéressantes : les chiennes gémissent aussitôt, couchent leurs oreilles. Elles manifestent des comportements d’inquiétude, orientés vers le magnétophone. Les chattes, elles, se dressent, explorent la pièce et poussent des miaulements d’appel en se dirigeant alternativement vers la source sonore et les humains. Il semble exister un langage universel entre toutes les espèces, une sorte de bande passante sensorielle qui nous associe aux bêtes [...] Le chien qui vit dans un monde de sympathie est hypersensible au moindre indice émis par le corps du propriétaire adoré. C’est donc bien une matérialisation de la pensée humaine transmise au chien qui façonne ce dernier. »

« Première certitude à abandonner : les animaux ne sont pas des machines. J’insiste beaucoup là-dessus : le jour où l’on comprendra qu’une pensée sans langage existe chez les animaux, nous mourrons de honte de les avoir enfermés dans des zoos et de les avoir humiliés par nos rires. Nous avons peut-être une âme, mais le fait d’habiter le monde du sens et des mots ne nous empêchent pas d’habiter le monde des sens. Il faut habiter les deux si l’on veut être un être humain à part entière. Il n’y a pas l’âme d’un côté et de l’autre la machine. C’est là tout le problème de la coupure. »

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« Les animaux ne sont pas des machines, ils vivent dans un monde d’émotions, de représentations sensorielles, sont capables d’affection et de souffrances, mais ce ne sont pas pour autant des hommes. Le paradoxe, c’est qu’ils nous enseignent l’origine de nos propres comportements, l’animalité qui reste en nous… En observant les animaux, j’ai compris à quel point le langage, la symbolique, le social nous permettent de fonctionner ensemble. »

Le choix des mots n’est jamais neutre. Ainsi, dire se se battre pour l’environnement ou la planète telle que nous la percevons ne veut pas dire autre chose que de rabattre le reste des habitants de la biosphère sur notre propre vision, soit revient à dire la-même chose que ce que nous disons déjà depuis très longtemps dans un cadre humain. A contrario, dire qu’on se bat dedans revient à reconnaître son appartenance à un tout, son insertion dans un ensemble plus vaste où une partie de soi est hors de soi, précisément dans son environnement. Dire qu’on se bat à la place de revient à reconnaître (situer) la place de l’homme, responsable devant la biosphère.

+ voir le dossier du CERPHI consacré à l’animal : http://www.cerphi.net/lec/animal.htm

Synthèse d’étape

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      Depuis le démarrage de ce blog nous avons essayé de contribuer à ce que pourrait être un discours écologique « étendu », une méthode ou mode de pensée encore à constituer et diffuser, cela à partir des divers fragments de nos connaissances actuelles.

A ce stade il convient sans doute de synthétiser certaines des sélections que nous avons pu faire et qui constituent quelques unes des armes à la lutte nécessaire contre toute forme d’anthropocentrisme. Ce dernier, entendu comme la projection perpétuelle de la cosmologie humaine sur le vivant ou le non vivant, est sans doute le premier adversaire à abattre sur notre chemin.

Dans son article « du risque « naturel » à la catastrophe urbaine : Katrina« , François Mancebo, professeur des universités – aménagement-géographie, nous rappelle que : « l’environnement, loin d’une transcendance s’imposant d’elle-même, est construit culturellement par les sociétés. Il importe, en effet, de ne pas confondre les notions d’écosystèmes et d’environnement. Si les écosystèmes existent per se, avec leurs flux de matière, d’énergie et d’information plus ou moins régulés selon des lois biophysiques et biochimiques, l’environnement est la manifestation de la manière dont l’humanité négocie sa survie au sein de ces écosystèmes. L’Homme se fait une représentation des écosystèmes qu’il habite et la nomme « environnement » à partir des usages dont les ressources écosystémiques sont l’objet (prélèvements (utilisation de l’air, des eaux, des minéraux), apports (pollution), modifications de structure (habitat, transports)) (Mancebo F., 2006). Définir son environnement participe ainsi de la territorialisation de l’espace. En tant que tel, il s’agit d’un processus relationnel où groupes sociaux et personnes se confrontent ou s’associent pour l’usage, sinon le contrôle, des ressources. Pour cette raison, ce que les sociétés humaines perçoivent de leur environnement résulte d’un travail de négociation et d’interprétation du réel (Raffestin C., 1986). »

Avec Bateson, nous avons vu que l’homme ne pouvait avoir qu’une conscience partielle des phénomènes; une vison trop projective de la vie qu’il est possible de « corriger » : « mais, si l’art, comme je l’ai suggéré précédemment à une fonction positive, consistant à maintenir ce que j’ai appelé « sagesse », modifier, par exemple, une conception trop projective de la vie, pour la rendre plus systémique, alors la question à poser à propos d’une œuvre d’art devient : quelles sortes de corrections, dans le sens de la sagesse, sont accomplies par celui qui crée ou qui « parcourt» cette œuvre d’art ? » 

Avec Monod, une démonstration du rôle central que tient le hasard dans l’évolution biologique : « le hasard seul est à la source de toute nouveauté, de toute création dans la biosphère. Le hasard pur, le seul hasard, liberté absolue mais aveugle, à la racine même du prodigieux édifice de l’évolution »

Avec Uexküll, une représentation du monde animal où « chaque espèce vit dans un monde unique, qui est ce qui lui apparaît  déterminé par son organisation propre […] rien que quelques signes comme des étoiles dans une nuit noire immense ». 

Avec Guattari, l’articulation nécessaire entre l’écologie environnementale pour les rapports à la nature et à l’environnement, l’écologie sociale pour les rapports au « socius », aux réalités économiques et sociales, l’écologie mentale pour les rapports à la psyché, la question de la production de la subjectivité humaine : « les formations politiques et les instances exécutives paraissent totalement incapables d’appréhender cette problématique dans l’ensemble de ses implications. Bien qu’ayant récemment amorcé une prise de conscience partielle des dangers les plus voyants qui menacent l’environnement naturel de nos sociétés, elles se contentent généralement d’aborder le domaine des nuisances industrielles et, cela, uniquement dans une perspective technocratique, alors que, seule, une articulation éthico-politique, que je nomme écosophie, entre les trois registres écologiques, celui de l’environnement, celui des rapports sociaux et celui de la subjectivité humaine, serait susceptible d’éclairer convenablement ces questions. »

En conséquence et d’un point de vue pratique, si le changement climatique nous apparaît comme un élément de contexte général indéniable, nous soulignons l’importance concrète des thématiques de l’eau et de la biodiversité. S’adresser à ces thématiques clés en priorité nous permettrait d’absorber au mieux les impacts attendus du changement climatique.




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