Des pavés sur les plages

vitesse 
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En période estivale, c’est bien connu, la biomasse de l’écosystème presse s’allège lourdement pour se gonfler de people dans les branchages. Nouveauté des climats, s’en vient également à fleurir, ici et là de manière presque homogène, notes et billets verts d’orientation théorique entendant nous donner matières à écologiser sur les plages.

Est-ce la pauvreté des sols ou le déficit hydrique de la période, mais force est de constater d’un caractéristique commune : peu nous apprendre de la question présente. De bons bio-indicateurs symptômes du niveau de pollution des esprits lorqu’ils baignent dans de haute concentration de prêt à penser.

Prêt à penser ou recyclage d’oppositions standards entre des catégorisations floues et stérilisées par la flèche du temps, l’individuel et le collectif, l’homme et la technique, et l’on continue business as usual à lancer toute sorte d’absolus les uns contre les autres, mots de code de sa chapelle et autres rêveries jetés dans les mares.

L’un qui masque toujours l’autre garde bien au secret ce que devrait être la formule de base d’une vision écologique : ne percevoir et ne donner à percevoir jamais seulement ceci et rien d’autre. Si vous êtes incapable de percevoir l’arbre derrière la forêt, et inversement, passez à autre chose, vous ne donner rien à voir du nouveau de la question.

Parallèlement, c’est aussi cette formule d’un Socrate élevé à la soupe quantique, extraite d’un rapport de l’OMS de 1958 consacré au développement de l’énergie nucléaire et rapportée par Aurélien Boutaud dans un article sur les dangers de la «croissance verte», et que l’on pourrait amander comme suit : « Voir monter (faire émerger) une nouvelle génération (attentive) qui aurait appris à s’accommoder de l’ignorance et de l’incertitude (quant aux réponses du monde à nos actions). »

Petit montage des vues, du pire au meilleur.

vitesse optique

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Les absolus (ment) flous : le collectif versus l’individuel

Ecologie : tous ensemble, par Stéphane Madaule, essayiste, maître de conférences à Sciences-Po Paris.
Libération du 30/07/2009.

« L’avènement de l’écologie ne signerait-elle pas le retour d’une prise en compte du collectif, de l’intérêt général, face à un individualisme forcené qui nous était présenté comme la pente naturelle de notre évolution ? (…)
Or avec l’écologie, avec la prise en compte de l’environnement, il n’est plus possible de militer pour le chacun pour soi. De la consommation des uns dépend le bien-être des autres. Nos modes de vie sont interconnectés. Le collectif prend à nouveau le pas sur l’individuel et redonne à la politique un espace de liberté que l’on croyait perdu. La recherche de l’intérêt général ne passe plus par la somme des intérêts particuliers. Le marché, incapable d’intégrer les externalités négatives de nos consommations, incapable de réduire les inégalités entre les hommes, incapable de gérer nos ressources sur le long terme, n’est plus la solution unique. L’intervention de l’Etat, l’implication des citoyens, le retour de la politique sont à nouveau nécessaires pour reprendre le fil de notre avenir commun. Le succès d’Europe écologie, aux dernières élections européennes, témoigne de cette évolution. »

Individuel versus collectif. On se demande bien à quoi pourraient renvoyer aujourd’hui de telles catégories de pensée non questionnée. L’environnement c’est à la fois la condition d’existence des individus (là où ils racinent) et le produit des transformations que lui impose l’activité sociale de ces-mêmes individus (là où ils consomment). Le succès fictionnel et ponctuel d’Europe écologie, c’est d’avoir su donner à voir à la fois l’arbre et la forêt sans que l’un ne masque l’autre, à la fois la crise écologique et financière, à la fois la France et l’Europe.

Cette nouvelle articulation du à la fois, l’émergence d’un individu coloniaire en réseau, producteur et produit de transformations à haute vitesse, implique de porter son regard sur le singulier. Celui d’une attention individuelle à toujours (re)conquérir. Si solutionner des problèmes d’une nature globale requière une micro-politique de l’action quotidienne, alors il convient de ne surtout pas l’abandonner aux filets des héroïsmes institutionnels comme idéologiques. D’une et avec la matière première singulière, comment penser l’émergence de nouveaux types de collectifs fluides relationnels. Habiter naturellement la technique, notamment celle de l’internet, modèle de combinaison, de rencontre, de production libre et décentralisée (pour combien de temps ?). 

http://www.dailymotion.com/video/x874w9 Rythmes et biologie.

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Les absolus (ment) flous : l’humanisme versus les sciences et les techniques.

Contre Allègre : une écologie qui émancipe, par Denis Baupin adjoint au maire de Paris chargé de l’environnement, du développement durable et du plan climat.
Libération du 05/08/2009.

«  Fidèle à la stratégie de son nouveau maître – Nicolas Sarkozy -, Claude Allègre prétend, en s’appropriant indûment l’identité de ceux qu’il veut combattre- les écologistes -, se parer lui-même des habits de l’écologie, avec la création prochaine de sa Fondation pour l’écologie productive (Libération du 17 juillet). Venant d’un des principaux négationnistes du dérèglement climatique, y compris au prix du tripatouillage de travaux scientifiques, le propos pourrait faire sourire. Mais on aurait tort de se contenter de ce premier réflexe. Claude Allègre n’est que la figure la plus caricaturale d’une entreprise plus globale visant à se réapproprier le succès des écologistes pour mieux le dénaturer.
Cette entreprise utilise deux artifices. Le premier est un grand classique : faire passer les écologistes pour des passéistes, des opposants au progrès, etc. (…) Le second, plus nouveau, est devenu un passage obligé pour tout politique en panne de discours : repeindre en vert les politiques les plus productivistes et polluantes, afin de leur donner une nouvelle légitimité. (…)
(…)  il y a bien deux visions différentes de l’écologie. L’une, malgré les alertes alarmistes des scientifiques du climat et de la planète, prétend, sous couvert d’écologie, qu’il suffit de croire aveuglément aux avancées technologiques portées par quelques scientistes financés par les lobbys pour tout résoudre. L’autre préconise une approche lucide, laïque vis-à-vis du scientisme technologique, mais résolument émancipatrice, humaniste et optimiste parce que faisant confiance aux êtres humains – et pas qu’à quelques-uns – pour trouver démocratiquement la voie d’une civilisation écologique, sobre, juste et donc éminemment moderne. »

Action, réaction. Opposition sans cohabitation possible, toujours seulement ceci et rien d’autre des deux côtés (pub et anti-pub font pub). Où comment les excès des uns font le miroir des autres. Sans questionner ici la vision technophile de Claude Allègre, batteries de solutions clef en main parmi tant d’autres, arrêtons-nous un instant sur les propos de Denis Baupin.

Ce dernier s’interroge-t-il seulement sur le pourquoi et le comment de la récupération (si facile) de l’écologie normative ? Quels sont exactement les succès récupérables de l’armée verte de Denis Baupin ? Des individus bombardés d’images catastrophiques qui ne finissent plus par rechercher dans l’environnement que ce qu’on leur a mis dans la tête à l’avance : l’arbre sauveur, l’air chaud menaçant, etc.

« Un État qui rapetisse les hommes pour en faire des instruments dociles entre ses mains, même en vue de bienfaits, s’apercevra qu’avec de petits hommes rien de grand ne saurait s’accomplir. »
John Stuart Mill / 1806-1873 / De la liberté / 1859

Par ailleurs, qu’est-ce que l’identité écologique sinon une fixation de l’air du temps non écologique? Le principe de précaution ne devrait-il pas s’appliquer également dans le champ lexical quand on s’en vient à convoquer des mots aussi lourdement chargés que « négationniste ». Contrairement à ce qui est annoncé, les termes du discours nous renvoient à une écologie dure et défensive sur ses frontières. De toute sa hauteur, le pilote qui entend commander d’en haut l’ensemble des sciences du vivant. Sa mission ? Sauver le monde. Quel monde ? Qui parle ? La machine est en place, on n’en sait rien, ça vient sur moi d’en haut.

On est loin dans l’expression de faire émerger une «nouvelle génération qui aurait appris à s’accommoder de l’ignorance et de l’incertitude». Le monde n’est pas donné transparent à l’avance, par l’écologie pas plus qu’un autre domaine ou dispositif des savoirs. Il n’y a pas de sauveur, il y à penser et expérimenter avec attention une co-présence (homme – nature – artefact) au monde.

Or la trajectoire de l’attention au monde se distingue de celle d’un savoir à conquérir. Ne s’attachant qu’à imposer (par les toujours mêmes méthodes dures sur le désir) la transparence de la seconde, la pratique écologique dominante oublie la figure poètique, sa capacité à diffuser et intégrer les artefacts dans une vision englobante et littéraire du monde. Les artifices, les jeux de l’esprit qui nous permettent de ne pas avoir à choisir entre la technique et la nature, de densifier sa présence à un monde compris comme un ensemble en coévolution, et dont nous portons des traces [à démonter, à remonter]. 

http://www.dailymotion.com/video/x71djv Homme – Nature – Artéfacts, coévolution.

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Pour finir sur une note optimiste, quelques extraits de l’entretien avec Marc Mimram paru dans le Monde du 04.08.09 sous le titre Le territoire est un bien précieux.

Petite remarque liminaire, il semble bien que l’écologie porte en son sein une profonde remise en question du levier vitesse (mode de transport doux, agriculture biologique et rythmes des sols, etc.), de cette accélération du rythme de l’homme joueur de tambour sur sa galère terre : circulation des marchandises, des flux financiers, de  l’information numérisée, des images et des virus, etc.

Si l’accélération produit de la valeur et du pouvoir temps par la rotation de l’ensemble des stocks possibles, elle décohabite les rythmes biologiques, brise les chaînes symbiotiques en imposant un tempo forcené à l’ensemble du vivant. L’homme dedans en devient inattentif, faute d’un esprit capable de tirer des ponts à haute vitesse entre les choses, le défilement du paysage n’étant plus adapté à ses capacités de traitement visuel en 24 images seconde. 

Il est donc tout à fait étonnant de constater qu’une certaine manière de faire de l’écologie, toute urgence tenante, cherche à s’arrimer à cette vitesse : production d’images catastrophiques intraitables et non cohabitables, machine à s’empresser de produire des normes, sans perspective, sans prospective, etc. Dernier point que relève Marc Mimram parmi d’autres contradictions de l’identité écologique successful si chère à Denis Baupin, en passant par les images-commandements qu’un bon YAB nous envoie du ciel.

« Etre attentif à l’économie de matière, être frugal, c’est une forme d’attention au monde, ce n’est pas produire des normes. Mais la machine est en place. On fabrique des normes à une vitesse phénoménale, des normes qu’on retrouve dans l’esprit des gens. Ne croyez pas que je suis hostile à l’écologie. Mais ce consensus généralisé m’inquiète. Si ça a pour seule vertu de réduire les fenêtres, d’ajouter des isolants, on s’éloigne des vraies questions. »

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Extraits de l’entretien :

 » (…) Dans la dimension territoriale, il y a la part de l’infrastructure, tout ce qui est routes, ponts, canaux, égouts, câblage… et celle des territoires. L’infrastructure n’est pas un mal en soi, on l’utilise tous, mais il faut considérer le territoire sur lequel elle s’inscrit comme un bien aussi précieux, et reconquérir les territoires qui ont été saccagés par ceux-là mêmes qui, aujourd’hui, normalisent la verdure (…)
Le plus grand mal dans le développement urbain, en dehors des villes, c’est vraisemblablement les « gated cities » (regroupements de résidences protégés par des barrières et soumis à des règles de gouvernance territoriale privée) et les lotissements (…)

Qu’est-ce qui fait que les lotissements sont à vos yeux inacceptables ?

Tout. Le collage stylistique dans un abandon de la raison, de l’intelligence constructive, l’indifférence pour les ouvriers, l’oubli de la population déjà présente, du fleuve qui coule à côté, les ruptures d’échelle, les mégastructures qui s’appuient sur le quartier de la Défense, tout cela est terrifiant. C’est un problème de société, et de reconnaissance sociale. Le capitalisme trimballe avec lui une sorte de vision idyllique de l’architecture et de la ville : la maison, le lopin de terre et la façon dont il faut les arranger… Tous les signes de reconnaissance d’un goût et d’un modèle social obligés. Lorsque nous y échappons, c’est que nous avons acquis ou hérité d’une forme de culture plus large. En début d’année, je dis à mes étudiants : « Vous allez apprendre ici à aimer ce que votre mère déteste. » Posons la question du goût, qui semble relever du tabou. Elle renvoie à la question de la pensée un peu immanente de l’architecte. C’est vrai que l’art est aujourd’hui lié à une pensée conceptuelle, et que cette situation coupe de tout, y compris de la question du goût. Prenons les choses dans l’autre sens. Pensons à des architectes contemporains pour lesquels nous avons la même admiration, par exemple l’Australien Glenn Murcutt. C’est quelqu’un qui assemble parfaitement des éléments simples. Il n’y a pas chez lui de questions stylistiques très élaborées, simplement une manière directe d’aborder la question du rapport au sol, à la nature, à la fabrication, avec le souci précurseur du développement durable (…)

(…) Penser l’architecture, c’est penser une forme d’appartenance au monde (…) si on considère l’informatique comme un moyen de s’éloigner de la réalité, de transmettre des stéréotypes, là, on est dans le pire de la mondialisation. Toutes les villes peuvent devenir les mêmes, Pékin, Abou Dhabi ou Val-d’Europe (ville nouvelle de Marne-la-Vallée, à proximité immédiate de Disneyland Paris). Cette mondialisation est en fait une « dysneylandisation ». Nous sommes passés d’une architecture classique à l’architecture triomphante de la modernité, puis à ce qu’on a pu appeler la postmodernité ou ses divers avatars. Aujourd’hui, au terme de cette aventure, nous sommes arrivés au degré 0 de l’attention au monde.

 (…) Je ne connais pas un seul industriel aujourd’hui qui ne soit pas « vert », cela veut dire que quelqu’un ment ou je n’ai rien compris. Comment peut-on prétendre que l’aluminium, qui n’est que de l’énergie, du transport et de la bauxite de Nouvelle-Zélande, est écolo ? Autre exemple : le bois. Prenons une construction qui me touche de près. Quand j’ai construit la passerelle de Solférino, à Paris, j’ai dû mettre un plancher sur la passerelle. J’ai opté pour l’ipé, ce qui m’a valu les foudres de l’association écologiste Robin des bois.
Qui a raison, qui a tort ? On trouve ça sympathique quand c’est du pin, parce que le pin pousse en France, et que ça nous permet de valoriser la forêt landaise. Mais ce n’est pas très sympathique du point de vue du mec qui est dans le fin fond de l’Amazonie ou de l’Afrique, qui a un gros azobé dans sa cour et espère le vendre pour nourrir sa famille. Le vrai problème est celui du prix que nous sommes prêts à payer.
Pour changer la donne, il faudrait un regard plus attentif aux choses et aux gens, donc au moins des conditions économiques différentes. Or on va dans le sens opposé, et en particulier lorsqu’on passe à la très grande échelle : certains particuliers, et à travers eux des Etats, achètent des millions d’hectares de terre, notamment en Afrique, sans aucun souci des populations qui vivent sur place.

(…) Il faut prendre les questions un peu plus en amont. Je suis un peu énervé par l’histoire du film Home (du photographe Yann Arthus-Bertrand). Regarder la Terre depuis le ciel en imaginant qu’on va régler des problèmes. Souvenons-nous là encore de Paul Delouvrier dans son avion, qui photographiait les sites des futures villes nouvelles. Maintenant, c’est Arthus-Bertrand qui fait le Delouvrier du développement durable.
Evoquer l’inévitable déplacement des Bengalis face à la montée des eaux, c’est aussi une injonction à repenser l’architecture et la ville. En incluant la question de la nourriture. Ne faut-il pas réfléchir à la place possible de l’agriculture en ville ? Que faut-il protéger des territoires, peut-on continuer à lotir, à faire des maisons Phénix ? La macro-vision et la micro-vision ne sont pas si détachées que ça.
Il y a quand même un certain nombre de gens dont la pensée évolue. Restons attentifs. On m’a appelé pour faire un pont dans une ville nouvelle sino-singapourienne. Bien sûr, cette ville est « écologique ». Qu’est-ce que c’est une ville écologique au-delà de l’effet d’annonce ? Il y avait là des rizières et des paysans dans leurs petites maisons en terre tellement belles. Ne pas voir cela, c’est déjà avoir raté les premières marches.

C’est un peu comme la « haute qualité environnementale », la norme HQE. Etre attentif à l’économie de matière, être frugal, c’est une forme d’attention au monde, ce n’est pas produire des normes. Mais la machine est en place. On fabrique des normes à une vitesse phénoménale, des normes qu’on retrouve dans l’esprit des gens. Ne croyez pas que je suis hostile à l’écologie. Mais ce consensus généralisé m’inquiète. Si ça a pour seule vertu de réduire les fenêtres, d’ajouter des isolants, on s’éloigne des vraies questions. « 

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