Des ponts pour des chaussées : une lecture de Spinoza pour l’écologie ? (partie 1)

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« [...] les hommes venant à rencontrer hors d’eux et en eux-mêmes un grand nombre de moyens qui leur sont d’un grand secours pour se procurer les choses utiles, par exemple les yeux pour voir, les dents pour mâcher, les végétaux et les animaux pour se nourrir, le soleil pour s’éclairer, la mer pour nourrir les poissons, etc., ils ne considèrent plus tous les êtres de la nature que comme des moyens à leur usage ; et sachant bien d’ailleurs qu’ils ont rencontré, mais non préparé ces moyens, c’est pour eux une raison de croire qu’il existe un autre être qui les a disposés en leur faveur. »
Spinoza, l’Ethique, appendice livre I, traduction Roland Caillois.

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Retour en arrière pour quelques temps et développements. Premier stop. Est-il bien raisonnable de convoquer Spinoza sur des questions dites écologiques ? Tant est riche la pensée du philosophe qu’il est bien possible de lui faire dire tout et son contraire dans la confusion toute medio ambiante. Tant également les époques divergent, les vitesses de circulations et d’inscriptions, le pouvoir des machines comme leurs techniques de reproduction, etc.

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« Je suis très étonné, ravi ! J’ai un précurseur et quel précurseur ! Je ne connaissais presque pas Spinoza. Que je me sois senti attiré en ce moment par lui relève d’un acte « instinctif ». Ce n’est pas seulement que sa tendance globale soit la même que la mienne : faire de la connaissance l’affect le plus puissant - en cinq points capitaux je me retrouve dans sa doctrine ; sur ces choses ce penseur, le plus anormal et le plus solitaire qui soit, m’est vraiment très proche : il nie l’existence de la liberté de la volonté ; des fins ; de l’ordre moral du monde ; du non-égoïsme ; du Mal. Si, bien sûr, nos divergences sont également immenses, du moins reposent-elles plus sur les conditions différentes de l’époque, de la culture, des savoirs. In summa : ma solitude qui, comme du haut des montagnes, souvent, souvent, me laisse sans souffle et fait jaillir mon sang, est au moins une dualitude. – Magnifique ! »
Friedrich Nietzsche, Lettre à Franz Overbeck, Sils-Maria, le 30 juillet 1881, traduction de David Rabouin.

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Que peut bien nous dire un Spinoza ? Prudence et conscience limitée ? Travail sur les affects tristes pour rendre le désir à soi ? Gagner son autonomie en tant que partie spécifique de ce seul et même tout qu’est la Nature ? D’accord. Mais quels éclairages sur l’écologie au sens où nous l’entendons aujourd’hui et tentons très péniblement de travailler dessus ?

De nos affinités sélectives, dressons donc certains des petits cailloux qui nous mènent par delà les frontières déformantes du temps à oser une telle référence. Car s’il est bien vrai que nous travaillons avant tout sur le matériel humain, et que celui-ci évolue, Spinoza n’aurait-il pas posé ici et là quelques-uns des principes guidant ce devenir ?

Il faudrait un certain temps et beaucoup de talent pour résumer la puissance de pensée d’un tel auteur, et nous n’en avons certes pas les moyens, ni l’intention d’ailleurs. Quelques notes en passant comme une invitation à la lecture. A chacun sa lecture.


Qui parle de quoi ?

Parler d’écologie, c’est avant tout parler de celui qui en parle, en forme les idées comme les images, à savoir l’homme. L’homme, mais quel homme ? Nous n’en savons plus rien ! Et tout se passe comme si nous nous en moquions bien. A vrai dire peu importe, nous devons faire ceci plutôt que cela, libres décrets édictés au nom du bien de « tous », quand bien même ce « tous » nous serait parfaitement inconnu dans sa nature.

Faute de pouvoir imaginer des futurs possibles, faute sans doute de connaître les passés, l’écologie moyenne opte pour le modèle de l’urgence des pratiques humanitaires. Cordon, séparation, mise en quarantaine, etc. Une attitude sans doute justifiable en phase un, mais quid de la suite ? Parallèlement, quoi après le discours conquête media par l’angoisse ? Rien de tout cela n’est durable, une angoisse chassera bien vite l’autre, et il en ira de même de tous les cordons sécuritaires.

D’un point de vue historique, sans doute ne faut-il pas perdre de vue que la pensée écologique s’est bâtie sur le terreau de nombreuses idéologies en décomposition. Et on pourrait avancer très rapidement que toutes ces idéologies avaient peut-être ceci de commun qu’elles plaçaient un homme isolé et isolable au cœur de l’équation de leurs systèmes.

C’est-à-dire qu’on avait d’un côté l’étude de la nature humaine, la prise en compte en tant que variable de ses facultés propres, et de l’autre une Nature qui n’était qu’une donnée abstraite. Celle-ci était tantôt crée par un Dieu transcendant pour l’usage de l’homme sous la contrainte du respect de certaines lois morales, tantôt cette Nature était historique telle une pâte à modeler à transformer et dominer par l’homme, ou encore une Nature infinie dans laquelle l’homo-économicus pouvait puiser sans fin, guidé qu’il était dans ses allocations par le gouvernail baroque d’un marché.

Il faut bien le constater, toutes ces anthropologies et systèmes liés qui séparaient d’une manière ou d’une autre l’homme de la Nature n’ont pas été couronnés des plus grands succès. Seulement, est-ce une raison suffisante pour abandonner toute étude de l’homme par crainte de l’enfermer dans une nouvelle idéologie dure ? Nous croyons que c’est même exactement l’inverse, et que le meilleur moyen de faire du totalitaire est d’ignorer la nature de l’homme dans la Nature. Soit d’ignorer des questions simples en apparence : pourquoi et comment tel ou tel homme est-il capable de dire ou de désirer ceci plutôt que cela, et ainsi de suite.

Faute de repenser la place de cet homme dans le monde aujourd’hui, un pied dans la nature, un pied dans la technique, nous ne faisons que réactualiser les croyances anciennes. Déluge, apocalypse, intentionnalité des éléments, le ciel nous tombera sur la tête, soit tout un ensemble d’expressions dont les mots ne peuvent suffire à décrire les phénomènes actuels, ne permettent en rien d’en rendre véritablement compte et donc d’inscrire durablement dans la sphère sociale l’idée de leur stricte nouveauté, de leur émergence. Et pourtant, nous n’entendons que ces mots là, tous déguisés, tous creusés ici et là dans les discours. Nous manquons des mots pour le dire, comme nous manquons d’une nouvelle grille de lecture du monde complexe et de l’humain dedans. Et c’est précisément à cet endroit que la méthode spinoziste devrait pouvoir aujourd’hui nous intéresser.

Que tente Spinoza ? Spinoza part de l’étude de la Nature pour nous montrer que l’homme est fait de cette Nature. Plus encore, que de son étude de la Nature il ne pourra apprendre que de sa propre nature. L’homme n’est pas un empire dans un empire, il est partie de ce tout infini qu’est la Nature, et que de sa prise de conscience de l’insertion (non de la fusion!) de cette partie dans le tout, il comprendra que ce qui lui est réellement utile consiste à développer cette partie, et que cela ne peut pas contredire le tout.

Ontologie, anthropologie, épistémologie sont intimement liées chez Spinoza. De la nature de l’être (une seul et même Nature composée d’une infinité d’attributs) découle la nature de l’homme (une modification de cette Nature qui se perçoit elle-même en tant que corps et pensée et s’efforce de persévérer dans son être). C’est parce que la Nature est ainsi pensée par Spinoza que l’on doit traiter des passions de l’homme, de sa capacité à connaître et à agir comme ceci plutôt que comme cela. La critique des passions tristes est ainsi profondément enracinée dans la théorie des affections, théorie elle-même ancrée dans la définition de la Nature. On partira donc de la Nature en ce quelle détermine l’homme dans son existence, mais pour mieux revenir à l’homme. C’est-à-dire à celui qui parle et agit, et qui devenu raisonnable, va construire l’autonomie de cette partie de la Nature qu’il est de toute éternité.

«  C’est seulement par la prise de conscience de soi et du monde que la définition initiale de la Nature se remplit (…) le long détour par l’homme peul seul donner un contenu à une idée vraie mais encore vide. » Rolland Caillois, introduction et traduction de l’Ethique, Ed. Gallimard, 1954.

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Optons un instant pour ce qui pourrait être un regard spinoziste très simplifiée sur l’homme moderne. Histoire de voir ce qu’on y trouverait comme intérêt pour nos pratiques, écologie, environnement, urbanisme, et ainsi de suite dans toute la chaîne de la durabilité.

L’écologie est aujourd’hui le symptôme, en formation, de la découverte par l’homme de relations nouvelles dans la Nature. Une découverte qu’il ne fait qu’en agissant dedans, ne prenant conscience que des effets retour de ses propres actions. L’impact de l’éléphant sur la déforestation de la savane, non merci. Mais celui des vers de terre dans l’oxygénation des sols agricoles ou des abeilles sur la pollinisation, une fois les avoir pesticidisés, oui s’il vous plait.

Or ce que l’homme fait dans la Nature, sa capacité à agir, celle-ci varie à mesure qu’il se combine dans des machineries complexes, avec de nouvelles forces (du génome, de l’atome,…), avec de nouveaux corps ou matières (silicium, uranium, NKP, …). Soit des combinaisons expérimentales et incertaines à la vitesse de sélection croissante, et dont on ne sait pas bien qui sélectionne qui et comment.

Ignorant des causes qui déterminent telles ou telles combinaisons, cet homme imagine tantôt Dieu, le marché, la science, la volonté, … comme étant à l’origine de ses actes. De ceux-ci, il est comme condamné à n’en récolter que les effets sur la Nature, et donc sur sa propre nature, qui plus est, à posteriori, comme en écho.

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« Puisqu’elle ne recueille que des effets, la conscience va combler son ignorance en renversant l’ordre des choses, en prenant les effets pour les causes (illusion des causes finales) : l’effet d’un corps sur le nôtre, elle va en faire la cause finale de l’action du corps extérieur ; et l’idée de cet effet, elle va en faire la cause finale de ses propres actions. Dès lors, elle se prendra elle-même pour cause première, et invoquera son pouvoir sur le corps (illusion des décrets libres). Et là où la conscience ne peut plus s’imaginer cause première, ni organisatrice des fins, elle invoque un Dieu doué d’entendement et de volonté, opérant par causes finales ou décrets libres, pour préparer à l’homme un monde à la mesure de sa gloire et de ses châtiments (illusion théologique[1]). Il ne suffit même pas de dire que la conscience se fait des illusions : elle est inséparable de la triple illusion qui la constitue, illusion de la finalité, illusion de la liberté, illusion théologique. »
Spinoza, Philosophie pratique, Gilles Deleuze.

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Puissance, conscience, prudence et complexité

L’homme connecté à un ordinateur n’a pas la même puissance (capacité à affecter le monde et en être affecté) qu’un homme connecté à un bœuf. Pourtant, ces deux hommes n’en demeure pas moins tout deux ignorants des causes ayant déterminées de telles combinaisons. Tout juste en mesurent-ils certains effets selon un critère d’efficacité évalué à posteriori. Mais comme il n’y a pas connaissance des causes ayant déterminé ces rapports combinatoires, des parties mises en communs dans la combinaison, il n’y a pas d’autonomie de la partie homme dans l’assemblage, il y a donc passions et excès possibles.

Ce dont nous avons néanmoins conscience, c’est que l’insertion ou l’incorporation de cet homme dans des agencements de machines (homme-ordinateur-électricité, homme-bœuf-charrue, etc.) lui a permis au fil du temps de considérables gains de puissance.

Arrivé à certains seuils, et bien que la nature de son équation du monde ne change pas en conscience, de nouvelles variables font néanmoins leur entrée dans la danse comptable. Il en est ainsi de la surface terrestre, celle-ci tout à coup devenue trop petite en rapport à la puissance déployée par ces machines combinatoires, et que d’une donnée indéfinie car infinie pensait-on, celle-ci devient alors à son tour une variable d’ajustement.

La terre vécue comme trop petite, voilà ce que certains appellent processus d’échoïsation du monde. Comme il n’est plus de lieux où cet homme n’habite pas au moins techniquement la Nature, on trouve ses traces partout à la surface d’un globe devenu clos. Le territoire Terre est ainsi devenu une cloche sous laquelle les actions de cet homme lui reviennent à la figure comme un boomerang, toujours plus vite à mesure que sa puissance s’accroît.

L’image de l’écho a ceci de parlant qu’elle donne à voir que cet homme ne recueille que les effets déformés de ces actions, non les causes. Qu’un son lui revienne en écho ne signifie en rien qu’il ait été conscient de la signification de ce même son, voire qu’il en ait été l’auteur unique. Bien plus c’est toute une chaîne de combinaisons de l’humain dans le non humain et inversement qui abouti au final à ce son qui lui revient comme en écho à la conscience. Il est alors comme averti de l’effet de ses actions par la lecture de traces dans les pierres, les glaces, les vents, etc.

Ce que l’homme mesure aujourd’hui, dans l’eau comme dans l’atmosphère, tout cela ne concerne que des effets d’effets plus anciens. L’écologie n’échappe donc pas plus qu’une autre activité de cet homme à la caractéristique première de sa conscience : celle-ci ne recueille que des effets séparés de leurs causes, l’appareil mental tentant d’en induire ici et là quelques liens de causalité, le plus souvent imaginaires.

Ignorant des causes qui nous déterminent à ? Sans doute aujourd’hui parlerions-nous plutôt des relations, de la nature des liens qui nous unissent dans tel ou tel environnement. Nous ne prenons conscience de l’étendue réelle d’un rapport qu’à travers les effets de sa rupture. Chacun aura pu faire cette expérience, que ce soit dans un environnement de couple, familial ou de travail.

Quittons maintenant cet homme très grossièrement spinoziste mais derrière lequel nous voyons déjà poindre quelques éléments intéressants pour l’écologie de notre temps.

Les gaz à effet de serre et de leurs effets sur le climat, voilà sans doute la relation causale la plus affirmée à ce jour, quand bien même manque sans doute bien des variables et bien des relations. Mais de la déforestation et de ses effets sur le cycle de l’eau, voilà déjà l’exemple d’une relation très incertaine dans le temps et l’espace. L’induction des effets vers les causes est une tâche bien difficile, et c’est pourquoi nous préférons généralement poser des lois abstraites sur le papier pour en déduire des effets.

Sans affirmer comme Spinoza que notre conscience ne recueillerait uniquement que des effets, constatons tout de même que l’écologie nous démontre chaque jour son caractère tout à fait partiel et mutilé. Paradoxe, si les discours écologistes nous invitent à user toujours plus de cette même conscience, le savoir écologique ne cesse de nous en démontrer les limites. Cette conscience ne perçoit ainsi que des effets des gaz à effet de serre, connaît très mal le cycle de l’eau, cette forêt est-elle un puits ou une source de carbone, etc …

caute

Biologie et cybernétique combinées dedans, le véritable apport de l’écologie est avant tout éthique. Il ne porte pas sur des causes autre que partielles, ne prétend donc pas à rapporter l’exactitude des phénomènes, mais porte bien sur les effets possibles de nos actions. Ce que nous savons aujourd’hui par son biais, c’est qu’il faut être très prudent avec les termes de la plus simple des équations. Non seulement que nous ne connaissons pas tous les termes en jeu, mais qu’il existe entre eux des relations ou boucles rétroactives dont nous ignorons même les effets. Conséquence, toute pensée extractive ou atomiste se doit d’être très sérieusement questionnée quant à ses effets possibles sur tel ou tel ensemble concerné. L’ensemble des ensembles étant arrêté à ce jour à la Terre.

Ainsi en est-il des gènes et de leurs interactions avec l’environnement cellulaire. Peut-on penser le génome indépendamment de ce dernier ? C’est là toute la question des OGM. Et en généralisant à peine, celle d’une large part de l’écologie pensée en tant que somme des flux irriguant le tissu vivant de la planète.

Spinoza disait qu’on ne sait jamais à l’avance ce que peut un corps dans telle ou telle rencontre. Aujourd’hui nous disons que tout composant appartient à un système complexe relié à un environnement (à un autre système plus ouvert), à une écologie (à des relations entre systèmes), et que malgré une connaissance parfaite des composants élémentaires d’un tel système, il est impossible de prévoir son comportement.

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« (…) chaque corps dans l’étendue, chaque idée ou chaque esprit dans la pensée sont constitués par des rapports caractéristiques qui subsument les parties de ce corps, les parties de cette idée. Quand un corps « rencontre » un autre corps, une idée, une autre idée, il arrive tantôt que les deux rapports se composent pour former un tout plus puissant, tantôt que l’un décompose l’autre et détruise la cohésion de ses parties. Et voilà ce qui est prodigieux dans le corps comme dans l’esprit : ces ensembles de parties vivantes qui se composent et se décomposent suivant des lois complexes. »
Spinoza, Philosophie pratique, Gilles Deleuze.

Suite de la note.

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[1] Ethique, I, appendice.

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