Archive mensuelle de mai 2008

Inventions (:) hybridation

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Michel Foucault, l’homme, une invention réçente
(intervention de Frédéric Gros sur France Culture)

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Michel Serres, l’invention, ou l’entrée dans le monde des chose
(conférence Université Lyon Lumière II)

Souplesse et changement

 Souplesse et changement dans -> CAPTURE de CODES : danse1

«  La souplesse sociale est une ressource aussi précieuse que le pétrole ou le titane. Elle doit faire l’objet d’une budgétisation appropriée de manière à être dépensée (comme la graisse)  uniquement pour les changements nécessaires. « 

Notes et fragments d’après l’article de Grégory Bateson, « écologie et souplesse dans la civilisation urbaine », vers une écologie de l’esprit, tome2, Ed. du Seuil, 1980

 » Comment définir la santé écologique ? Il me semble préférable, plutôt que de la considérer comme un but ultime, spécifique, d’avoir une idée abstraite de ce que nous pouvons entendre par là, car une notion aussi générale guidera notre recollection des données et notre évaluation des tendances observées. « 

Dans l’introduction de l’article, Bateson définit brièvement l’idée abstraite qu’il se fait de ce que pourrait-être une écologie saine de la civilisation humaine :  » un système unitaire fait de la combinaison de l’environnement avec un haut degré de civilisation, où la souplesse de la civilisation rejoindrait celle de l’environnement pour créer un système complexe qui fonctionne, ouvert aux changements lents des caractéristiques mêmes les plus fondamentales et les plus « rigides » du système. « 

D’un point de vue historique, et pour toute civilisation, une invention technologique nouvelle consiste toujours à ajouter plus de liberté et de souplesse dans son système. Que ce soit par une meilleure exploitation de la nature, ou de l’homme. Mais à mesure que l’on use de cette souplesse additionnelle, celle-ci finit toujours par s’épuiser et mener à la décadence. Un haut degré de civilisation implique donc nécessairement une certaine manière de distribuer, sans la dilapider, la souplesse dans le couple « vaisseau spatial » terre et civilisation. Dès lors pour un pilote:  » Il ne s’agit pas tant d’évaluer les valeurs et les tendances des variables significatives d’un système donné, que d’évaluer la relation entre ces tendances et la souplesse écologique.  »

danse dans Bateson

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Souplesse dans les systèmes

En bon cybernéticien, Bateson commence par une définition restrictive de la souplesse (les effets de son absence): «  Tout système biologique peut-être décrit en fonction des maxima et des minima autorisés pour chacune de ses variables interdépendantes : au-delà et en deçà de ces seuils de tolérance, apparaissent inévitablement des malaises, des phénomènes pathologiques et, finalement la mort. A l’intérieur de ces limites, la variable peut se mouvoir afin de permettre l’adaptation. Lorsque, sous l’effet de certaines tensions, une variable doit prendre une valeur proche du seuil supérieur ou inférieur, nous dirons, en employant une expression familière, que le système est « coincé » par rapport à cette variable, ou que le système manque de souplesse par rapport à celle-ci.
Etant donné que les variables sont interdépendantes, être « guindé » à l’égard de l’une d’entre elles signifie généralement pour le système, que les autres variables ne pourront pas changer sans modifier la variable « coincées ». Ainsi la perte de souplesse se propage dans le système entier. Dans des cas extrêmes, le système n’acceptera plus que les changements qui changent les limites de tolérance de la variable « coincée ». Ainsi une société surpeuplée recherchera les changements (augmentation de nourriture, nouvelles routes, maisons supplémentaire etc.) susceptibles de rendre les conditions pathologiques et pathogènes de la surpopulation plus acceptables. Mais ces changements ad hoc sont, précisément, ceux qui risquent de provoquer, à la longue, une pathologie écologique plus profonde encore. « 

Positivement, la souplesse globale d’un système dépend donc de la possibilité de maintien d’un grand nombre de ses variables à un niveau moyen à l’intérieur des limites de tolérances. Plus précisément:  » Il faut noter que la souplesse est à la spécialisation ce que l’entropie est à la néguentropie. La souplesse peut donc être définie comme une potentialité non engagée de changement. L’opération qui a cours dans le budget de la souplesse est la division, et non la soustraction, comme dans le cas de l’argent et de l’énergie. « 

Autrement dit, la souplesse est à la rigidité ce que la polyvalence est à la spécialisation, la stratégie au programme. Elle est une potentialité non engagée de changement. En tant que telle, la souplesse du comportement du type de la stratégie est très proche de la redondance qui est le déploiement d’une multitude de versions différentes d’un même schéma organisateur. C’est donc une variable déterminante de la capacité de résilience d’un système, à savoir: la capacité de celui-ci à retrouver un fonctionnement et un développement normal après avoir subi une perturbation importante (choc extérieur).

Il en ressort le paradigme suivant de l’extinction d’un système pour cause de manque de souplesse : la maximisation à court terme (besoin immédiat) d’une variable unique, dans la mesure où:  » [...] il est assez rare que n’importe quel aspect d’un système biologique soit directement déterminé par le besoin qu’il satisfait. Nous mangeons par appétit, habitude et convention, plutôt que par faim ; la respiration est commandée par un excès de CO2, plutôt que par un manque d’oxygène. Et ainsi de suite… Il y a là un contraste évident avec les produits des ingénieurs et les planificateurs de la vie humaine, qui sont conçus pour rencontrer beaucoup plus directement des besoins tout à fait spécifiques.
Les raisons multiples qui déterminent le « besoin » de manger assurent l’accomplissement de cet acte essentiel à travers une grande variété de circonstances et de tensions, tandis que, s’il n’était que par l’hypoglycémie, toute perturbation de cette voie unique de contrôle provoquerait la mort. Les fonctions biologiques essentielles ne sont pas contrôlées par des variables létales, et les planificateurs de la vie humaine feraient bien d’en tenir compte [...]

On peut dire que, en gros, les phénomènes pathologiques de notre temps ne sont que les effets cumulatifs de ce processus qui combine l’épuisement de la souplesse des réponses aux tensions diverses (pressions démographiques en particulier), avec le refus d’assumer les conséquences de ces tensions (épidémie, famine, etc.) qui corrigeaient autrefois l’excès de population. « 

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L’objectif de l’écologiste est d’accroître la souplesse des systèmes

A suivre Bateson, l’analyste de l’écologie commence donc par recommander, aux hommes des institutions en charge, tout ce qui peut donner au système étudié un budget de souplesse positif. Cependant:  » comme ces interlocuteurs ont une propension quasi naturelle à épuiser rapidement toute souplesse disponible, il devra donc à la fois créer de la souplesse et prévenir la civilisation contre une usure immédiate de celle-ci. «  C’est à dire que l’analyste de l’écologie exerce également une autorité afin de préserver la souplesse qui existe déjà, ou celle qui peut être crée.

Ce qui est important, c’est la distribution de la souplesse entre les multiples variables existantes au sein d’un système donné. Et à bien des égard, une telle opération relève d’un certain type de chorégraphie:  » Le système d’une une écologie saine de la civilisation humaine pourrait-être comparé à un acrobate sur une corde raide : afin de maintenir la vérité agissante de sa prémisse de base, (« je suis sur une corde raide »), l’acrobate doit être libre de passer d’une position d’instabilité à une autre : c’est-à-dire que certaines variables, comme la position de ses bras ou le rythme de ses mouvements, doivent être caractérisés par une très grande souplesse. Celle-ci servira à maintenir stables les autres caractéristiques, plus fondamentales et plus générales, qui concourent à l’équilibre. Si les bras de l’acrobate étaient rigides ou paralysés (coupés de toute communication), il tomberait.  »

Une distribution spécifique de la souplesse dans une société peut déjà être observée à un niveau général, notamment via son système légal. Pour Bateson:  » plus les lois prolifères, et plus l’acrobate sera limité dans ses mouvements, mais plus, en même temps, il se verra  conférer la liberté totale de tomber [...]
Durant la période où l’acrobate apprend à bouger ses bras de manière adéquate, il lui faut travailler avec un filet, précisément pour qu’il ait la liberté de tomber. De même, la liberté et la souplesse, eu égard aux variables les plus fondamentales, peuvent être nécessaires durant le processus d’apprentissage et de création qu’entraine tout changement social. «  

http://www.dailymotion.com/video/x59ilt

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Souplesse dans l’écologie des idées

 » Si le budget de souplesse devient l’un des éléments clés dont nous disposons pour comprendre le fonctionnement du système environnement-civilisation, et certaines formes pathologiques sont liées à des dépenses inconsidérées compte tenu du budget disponible, la souplesse des idées doit alors forcément jouer un rôle important dans notre théorie et notre pratique. « 

Pour Bateson, les idées, comme toutes les autres variables, sont interdépendantes:  » en partie à cause de la logique du psychisme, en partie à cause d’un consensus sur les effets quasi concrets de l’action. Ce qui caractérise ce réseau complexe qui détermine les idées et les actions, c’est le fait que, si, de manière générale, chacun des liens qui le structurent, pris isolément, est lâche, en même temps chaque idée ou action donnée est sujette à une détermination multiple venant d’une quantité de fils entrelacés : nous éteignons la lumière lorsque nous allons au lit, parce que nous répondons en partie à l’économie de l’épargne, en partie aux prémisse du transfert, en partie à nos idées sur l’intimité, en partie à la nécessité de réduire l’entrée sensorielle, etc. [...]

Cette surdétermination caractérise tous les domaines de la biologie : chaque trait de l’anatomie d’un animal ou d’une plante, chaque détail de son comportement est déterminé par une multitude de facteurs interdépendants, qui agissent à la fois au niveau génétique et au niveau physiologique. De même les processus de tout écosystème agissant sont les effets de déterminations multiples. « 

Certaines des idées acquises au cours d’une première expérience survivront à la seconde, et:  » la « sélection naturelle » insistera tautologiquement, pour que les idées qui survivent survivent plus longtemps que celles qui ne survivent pas. Mais l’économie de la souplesse intervient également dans l’évolution mentale : l’esprit ne manie pas de la même façon les idées nouvelles et celles qui ont survécu à usage répété. Le phénomène de la formation d’habitudes opère un tri, mettant en avant les idées qui ont survécu à l’usage, et les classant dans une catégorie plus ou moins séparée. Ces idées, qui ont fait leur preuve, sont donc disponibles pour un usage immédiat et sont dispensées d’un réexamen conscient ; tandis que les parties restées plus souples de l’esprit peuvent être réservées à l’appréhension de données nouvelles.

En d’autre terme la fréquence d’utilisation d’une idée devient un facteur déterminant pour sa survie au sein de cette écologie des idées que nous appelons l’esprit ; en outre, la survie d’une idée fréquemment utilisée est encore accentuée, du fait que le processus de formation d’habitudes tend à la soustraire du champ de l’examen critique. En même temps, la survie d’une idée dépend certainement aussi de ses relations avec d’autres idées : les idées peuvent se contredire ou se valider mutuellement ; elles peuvent se combiner plus ou moins aisément ; elles peuvent aussi, à l’intérieur de systèmes polarisés, s’influencer de façon complexe et mystérieuse.
En général, ce sont les idées les plus rependues et les plus abstraites qui survivent à un usage répété ; elles tendent ainsi à devenir les prémisses sur lesquelles l’ensemble des autres idées reposent, et donc, en tant que prémisses, deviennent relativement rigides.

[...] il existe, dans une écologie des idées, un processus d’évolution lié à une économie de la souplesse, et c’est ce processus qui décide laquelle des idées deviendra une prémisse rigidement programmé. Le même processus détermine la position nucléaire ou nodale, de ces idées rigides au sein de la constellation des autres idées : en effet, la survie de ces dernières dépend de la manière dont elles s’adaptent aux premières. Il s’en suit que tout changement dans les idées rigides entraine des changements dans l’ensemble de la constellation correspondante.

Comme pour Bateson l’esprit – en tant qu’écologie des idées – n’est pas un attribut spécifique du sujet humain, alors : «  Il existe certainement des relations analogues dans l’écologie d’une forêt de séquoia ou d’un récif de coraux : les espèces les plus fréquentes ou « dominantes » se trouvent dans une position nodale par rapport aux constellations d’une autre espèce, parce que la survie d’un nouveau venu dans le système dépend de la façon dont son mode de vie s’adapte à celui d’une, ou de plusieurs espèces dominantes. Dans ces contextes, à la fois écologique et mentaux, le mot « adaptation » est un équivalent faible de l’expression « souplesse d’ajustement ». « 

http://www.dailymotion.com/video/x3ohuc

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Modèles de danse

 » La souplesse globale d’un système dépend de la possibilité de maintien d’un grand nombre de ses variables à un niveau moyen à l’intérieur des limites de tolérances. Mais si une variable donnée garde trop longtemps une valeur moyenne, d’autres variables empièteront sur sa liberté (« la nature a horreur du vide ») et réduiront son espace de tolérance, jusqu’à ce que sa liberté de mouvement devienne nulle ; ou plus précisément, jusqu’à ce que tout mouvement ultérieur ne puisse se faire qu’au prix d’une perturbation exercée sur les variables « conquérantes ». Ce qui revient à dire que la variable qui ne change pas de valeur devient ipso facto rigide.
En fait, cette manière d’envisager la genèse des variables rigides n’est qu’une autre façon de décrire la formation des habitudes. Pour maintenir la souplesse d’une variable donnée, il faut, ou bien que cette souplesse ait l’occasion de s’exercer (exigence positive d’agir), ou bien que les variables conquérantes soient contrôlées directement (interdiction morale ou législative). « 

Pour toute société, il existe donc différentes modalité de gestion de la souplesse. Différentes danses, sur un fil commun, pour tout système social. Un mix d’incitations positives à agir (recommandations), et de contrôle législatif (autorité) à disribuer sur des variables dont les dégrés de liberté diffèrent en fonction de leur position relative dans le système (exposition, structure fondamentale ou ajustement). Bateson précise :

  •  » Même employé à bon escient, la loi n’est sûrement pas le bon moyen de stabiliser les variables fondamentales. Cet effet pourrait-être obtenu, plutôt, par l’éducation de la formation du caractère – ces parties du système social qui subissent régulièrement, comme on doit s’y attendre, les plus grandes perturbations. « 

  •  » Les fonctions biologiques essentielles ne sont pas contrôlées par des variables létales, et les planificateurs de la vie humaine feraient bien d’en tenir compte. « 

  • «  La fréquence de validation d’une idée, pour une période de temps donnée, n’est pas une preuve que cette idée est vraie, ni qu’elle est utile à long terme dans la pratique. «  [ex : idée de l'existence d'un esprit transcendant]

Au delà de la danse qu’accomplit tout système, danse qui aurait justement pour objet de capter d’autres modèles de danse, il n’est peut-être pas inintéressant de rapprocher la notion de souplesse de Bateson d’avec la notion de confiance telle qu’aujourd’hui propagée dans les discours de nos politiques et autres analystes des taux d’intérêt. En un certain sens, et à un certain niveau, ce capital de confiance sociale serait l’expression - à peu de variables - d’une partie émergée de ce capital souplesse complexe, ce potentiel de changement non engagé. On devine ici comment certaines des idées de Bateson ont pu partiellement lui survivre, diffuser, se transformer et se mélanger dans le temps des consultations.

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L’écologie de Jacob von Uexküll

     Suivant notre point de vue de l’écologie en tant que « mode d’existence » ou « art des agencements« , il s’agisait pour nous de parcourir une petite sélection d’auteurs dont les écrits sont de natures à éclairer, chacun selon leurs tonalités propres, l’écologie en tant que mode de rapport singulier au monde. A ce titre, nous devons à Jacob von Uexküll d’avoir mis en avant l’interdépendance entre le sujet animal et son milieu, la manière dont celui-ci agit en fonction d’un mode d’intériorisation singulier de certains des éléments qui composent l’environnement.

L'écologie de Jacob von Uexküll dans -> CAPTURE de CODES : image001

Naturaliste et biologiste allemand, Jakob von Uexküll fonde et dirige à Hambourg l’Institut Institut d’étude du milieu et de l’environnement (für Umweltforschung) à partir de 1925. Parti de l’étude des invertébrés, il s’intéresse au comportement animal en général. A l’image d’un romancier, von Uexküll traque et ne cesse de s’émerveiller devant la diversité des « mondes » où évoluent les êtres. La valeur des observations et descriptions qu’Uexküll a pu faire des mondes animaux, le désigne comme l’un des grands précurseurs de l’éthologie contemporaine.

« Tout organisme est une mélodie qui se chante elle-même »

      Au moment de s’immiscer succintement dans la pensée l’auteur, soulignons qu’Uexküll est avant tout un grand vitaliste qui n’aura de cesse de s’opposer à la vision mécaniste des naturalistes de son temps, vision qui tendait à réduire les animaux à de simples récepteurs et transmetteurs de forces mécaniques. Pour lui, bien plus que des objets, les animaux sont des sujets capables d’agir sur leur environnement, notamment en « connotant » l’image qu’ils ont d’un objet des usages qu’ils en font.

Mais n’anticipons pas et commençons par le commencement. Tout ce qu’un sujet perçoit devient son monde de la perception, tout ce qu’il fait, son monde de l’action. La réunion de ces deux « bulles » forme alors une totalité close : le monde vécu de l’animal. Ce dernier regroupe l’ensemble des caractéristiques de l’environnement accessibles au sujet et sélectionnés par lui. De l’environnement au monde vécu, le sujet compose donc ses rapports avec certains des objets de son entourage : ceux qu’il peut sélectionner et caractériser par des signes de la perception et de l’action.

image002 dans -> NOTIONS D'ECOLOGIE

Si nous désirons maintenant pénétrer plus en avant la pensée d’Uexküll, il nous faut en savoir plus sur les différents processus de construction d’un monde vécu.

Premièrement, qu’est-ce qui compose un monde ? On pourrait dire : un ensemble d’objets reliés entre eux sous un certain rapport, dans un certain espace. Dès lors pour le sujet, comment capter, s’approprier et y insérer des objets du dehors ? De même, comment cartographier, limiter, découper l’espace et le temps ?

Deuxièmement, quel est le rôle de l’apprentissage et de l’expérience dans la dynamique du monde vécu ?

Composer son monde en captant des objets spécifiques

      Construire son milieu, pour l’animal, c’est d’abord isoler des caractères perceptifs parmi une nature « fourmillante ». Autrement dit, séparer et trier entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas. Or nous avons vu précédemment que tout ce qu’un sujet perçoit du dehors devient son monde de la perception, tout ce qu’il fait, son monde de l’action. Il nous faudrait donc préciser à présent les conditions d’appartenances de tel ou tel objet aux mondes perceptif et actif.

La nature d’une relation entre un sujet vivant et ce qui va devenir un objet de son monde vécu démarre nécessairement par un processus d’appropriation et de capture. Pour Uexküll, celui-ci s’initialise par la mise en rapport [1] entre un signal perceptif émanant d’un organe perceptif du sujet et une excitation provenant d’un objet de son environnement. La finalité de cette mise en relation étant d’affecter l’objet de caractères perceptifs.

Le sujet possède donc une capacité à être affecté de signes du dehors. Capacité qui rend possible l’effectuation d’une chaîne d’action plus ou moins complexe à partir d’un signal perceptif déclencheur et d’une excitation venant remplir ce pouvoir d’être affecté (la toile remue, un bout de peau se dénude…).

Dans son célèbre exemple de la tique, Uexküll insiste sur le fait que de toute l’infinité des effets possibles dégagés par son objet (le mammifère à sang chaud), seulement trois deviennent [2] des excitations et donc des caractères perceptifs qui détermineront la production de trois caractères actifs : « rien que quelques signes comme des étoiles dans une nuit noire immense ».

Les conditions d’appartenance à l’action d’un objet découlent donc du pouvoir de l’animal de l’affecter de caractères perceptifs et actifs, en rapport structuraux entre eux. C’est le concept du cercle fonctionnel. Comme nous l’avons vu, un cercle fonctionnel s’initialise donc par la rencontre entre un signal déployé par l’organe perceptif du sujet et une excitation portée par un objet. La chaîne ainsi mise en marche fonctionne alors de sorte qu’un caractère perceptif est éteint par un caractère actif, déclenchant ainsi le passage à un nouveau caractère perceptif et ainsi de suite.…

image003 dans Monde animalimage004 dans von Uexkull

     Un sujet est donc un ensemble d’organe perceptif (l’ensemble des récepteurs notés OP dans le schéma) et d’organes actifs (l’ensemble des effecteurs notés OA). L’objet est quant à lui un porteur de caractères perceptifs (PCP) et actifs (PCA). Dès lors, tout agencement sujet/objet constitue un ensemble ordonné de rapports, en tant que l’animal distingue dans son milieu autant d’objet qu’il peut accomplir d’action, et inversement.

Pour revenir à la tique, trois caractères perceptifs et trois actifs composent donc la totalité de son milieu vécu. Mais la « pauvreté » de ce monde n’est à considérer qu’au regard de la grande sécurité de l’action que cela suppose. De manière générale, Uexküll proposera la règle suivante : un milieu vécu optimal (ce que le sujet peut) dans un environnement pessimal (l’infinité indiscernable de la nature).

Gilles Deleuze [3] : « C’est pourquoi Uexküll s’est principalement intéressé à des animaux simples qui ne sont pas dans notre monde, ni dans un autre, mais avec un monde associé qu’ils ont su tailler, découper, recoudre : l’araignée et sa toile, le pou et le crâne, la tique et un coin de peau de mammifère. ».

Ce milieu vécu, ou associé comme dit Deleuze, est tissé par l’animal en tant que «le réseau de relations qui portent son existence ». A un animal simple correspond un milieu simple, à un animal complexe, un milieu complexe et richement articulé. Dès lors l’une des premières questions à se poser serait : de quel degré de liberté dispose l’animal dans l’affectation des caractères ? Nous retrouvons ici l’opposition classique entre but ou objectif individuel et obéissance à un plan d’organisation naturel général.

Uexküll tranche la question en s’appuyant sur l’expérience de Fabre et son concept de cercle fonctionnel chez les insectes et les oiseaux. L’expérience consiste simplement à initialiser un cercle fonctionnel par la présence d’un caractère perceptif déclencheur dont on a éliminé l’objet dont il émane normalement. Il devient alors impossible à l’animal de produire le caractère actif indispensable à l’effacement du premier caractère perceptif et permettre ainsi l’initialisation du cercle fonctionnel suivant. Cette impossibilité d’agir condamne donc l’animal à demeurer prisonnier d’un même caractère perceptif, ne le renvoyant qu’à une seule et unique possibilité d’agir. C’est donc bien le plan naturel qui fixe directement les caractères perceptifs accessibles au sujet. Ce plan n’est ni une substance, ni une force, mais l’ensemble des conditions régulatrices de la nature desquelles personne n’échappe. Mais ce qui est vrai pour les insectes, Uexkull n’entend pas l’étendre aussi vite à l’ensemble du règne animal : « peut-être que certaines actions des mammifères supérieurs se révèleront-elle plus tard comme des actions dirigées vers un but, tout en étant elle-même subordonnées au plan général de la nature. »

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Le découpage de l’espace et du temps et la construction du territoire

     Pour le sujet, l’espace et le temps ne sont pas d’une utilité immédiate. Ils ne prennent d’importance qu’au moment de découper et cartographier l’environnement afin d’identifier et différencier, dans une nature fourmillante, les nombreux caractères perceptifs (forme [4], mouvement, forme sans mouvement, mouvement sans forme) « qui se confondraient sans la charpente spatio-temporelle du milieu. ».

L’espace vécu du sujet est un espace composite fait de coordonnées et de lieux. L’espace dit « actif » est l’espace des coordonnées et du mouvement. Il est construit par le sujet à partir des différents « pas d’orientation » disponibles : droite/gauche, haut/bas, avant/arrière. Les espaces tactile et visuel sont les espaces du « signe local », du repérage des « lieux ». Un lieu se définit comme le plus petit contenant spatial, visuel ou tactile, où le sujet ne différencie rien. L’espace tactile est limité par l’envergure des organes, le visuel  par l’horizon, ce qui influe sur le mode de concurrence entre la perception de ces deux espaces.

Dès lors c’est l’ensemble des lieux indentifiables par le sujet qui constitue le système cartographique de l’animal, tous reliés entre eux par les « pas d’orientation ». Ce « système d’information géographique » permet à certains animaux de se doter d’un territoire, création purement subjective, « que la seule connaissance de l’entourage ne suffirait nullement à déceler ». Pourtant l’ensemble de l’environnement n’est qu’une suite continue de territoires, résultat de guerres de frontière incessantes où aucun vide ne demeure.

Quels animaux possèdent un territoire, quels animaux n’en possèdent pas ? Quelles sont les actions que l’on fait sur son territoire et jamais en dehors ? Quels signes accompagnent le fait d’être présent sur son territoire ? Comment on y entre, comment on en sort ? C’est à partir de telles questions que Deleuze et Guattari proposeront une approche philosophique du territoire à travers le concept « déterritorialisation ». 

Par ailleurs, Uexküll présente le temps comme une succession de moment. Des lors, le temps perceptif du sujet correspond au nombre de moments vécus dans un certain laps de temps, un « moment » étant le plus petit contenant de temps indivisible pour un sujet. La notion de temps qui passe est donc entièrement subjective.

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Expérience et apprentissage

      On pourrait se demander chez Uexküll ce qui prime entre la rencontre et l’expérience du nouveau d’un côté, la simple reconnaissance des éléments du plan naturel, de l’autre. A s’en tenir au schéma du cercle fonctionnel, on pourrait dire qu’on ne découvre pas d’objet nouveau, mais bien plus de nouvelles perceptions et « utilités » au sein d’un même objet. On affecte le « même » de nouveaux caractères perceptifs, et donc actifs, en tant que l’image active construite par les OA du sujet complète et ajoute de nouvelles caractéristiques à l’image perceptive construite par les OP du sujet. C’est ce qu’Uexküll nommera la « connotation d’activité ». A savoir que c’est l’action du sujet projetée dans le milieu qui actualise et donne à l’image perceptive sa signification.

Uexküll : « Pour toutes les actions que nous accomplissons à l’aide d’objets de notre milieu, nous avons élaboré une image active que nous mêlons si intimement à l’image perceptive livrées par nos organes sensoriels, que ces objets en reçoivent un nouveau caractère qui nous renseigne sur leur signification. Nous nommerons ce caractère connotation d’activité. »

On a donc une boucle dans la mesure où l’image perceptive livrée par les organes des sens peut être complétée ou transformée par une image active, dépendant de l’action qui se déclenche en fonction de la première : « il faut nous souvenir sans cesse que ce sont les actions des animaux projetées dans leur milieu qui confèrent leur signification aux images perceptives grâce à la connotation d’activité. »

Dans le plan naturel, il y a donc une possibilité d’apprentissage par l’expérience de l’action: « nous reconnaissons dans tous les objets dont nous avons appris à nous servir l’action que nous accomplissons à leur aide, avec la même sureté que leur forme et leur couleur. » 

L’animal distingue dans son milieu autant d’objet qu’il peut accomplir d’action, et inversement. Tout se passe alors comme si le plan naturel permettait l’initialisation passive (distribution des caractères perceptifs et affects passifs) de comportements qui viendront être complétés et enrichis par l’action (création subjective d’affects actifs).

La dynamique des mondes animaux fait donc que ces derniers s’accroissent tout le long de la vie individuelle des animaux capables de réunir des expériences, de sorte que : « toute nouvelle expérience active entraine de nouvelles attitudes (actions) vis-à-vis de nouvelles impressions (perceptions). De nouvelles connotations d’activité servent alors à créer de nouvelles images actives ». Comme chaque cellule vivante de l’organisme est un mécanicien qui perçoit et agit, elles s’organisent dans des organes correspondant aux affects dont on est capable. On est donc ici dans des systèmes de coopération et d’organisation, plus que de sélection, tout du moins avant d’être de sélection.

La rencontre du nouveau démarre donc avec la reconnaissance du connu. Par suite c’est l’expérience de l’action qui accroît le connu distinguable, permettant ainsi la mise en place d’organisations nouvelles etc. Ainsi, avec le nombre des actions possibles croît également le nombre des objets qui peuplent le milieu de l’animal.

Vision transverse : de l’éthique à l’éthologie

       Si l’on peut lire, et même remarquer que l’auteur se réfère à la philosophie kantienne dans ses ouvrages, dans la mesure où « chaque espèce vit dans un environnement unique, qui est ce qui lui apparaît  déterminé par son organisation propre » [5], la lecture des Mondes animaux nous amène à faire l’expérience d’un climat « sensitivement » spinoziste.

Ce que n’hésite pas à souligner Gilles Deleuze dans son ouvrage « Spinoza, philosophie pratique », se référant également à un autre écrit d’Uexküll de 1940, la Théorie de la signification. Ce texte, annexé au Mondes animaux et mondes humains, est l’occasion pour l’auteur d’exposer sa théorie de la composition naturelle, théorie entendue dans le cadre de sa conception des diverses « connotations » que revêtent les objets (obstacle, nourriture, etc.) pour les différents sujets. Or cette théorie de la composition naturelle, en s’appuyant sur une analogie musicale point contrepoint, offre de curieuses raisonnantes avec les concepts d’affect chez Spinoza. Tout du moins tels que sentis par Deleuze en tant que sentiment vécu par le sujet de la variation continue de sa puissance d’agir.

Gilles Deleuze : « un lointain successeur de Spinoza [Uexküll] dira : voyez la tique, admirez cette bête, elle se définit par trois affects, c’est tout ce dont elle est capable en fonction des rapports dont elle est composée, un monde tripolaire et c’est tout! La lumière l’affecte, et elle se hisse jusqu’à la pointe d’une branche. L’odeur d’un mammifère l’affecte, et elle se laisse tomber sur lui. Les poils la gênent, et elle cherche une place dépourvue de poils pour s’enfoncer sous la peau et boire le sang chaud. Aveugle et sourde, la tique n’a que trois affects dans la forêt immense, et le reste du temps peut dormir des années en attendant la rencontre. […] »

Art de la composition de rapports, agencement de relations extérieures au sujet en mode point contrepoint, mondes animaux et cartographie des affects, puissance et limite plutôt que forme et contour, etc. Les points de rencontre et de résonnance semblent nombreux.

L’un d’entre eux concerne l’absence d’intériorité autonome du sujet.  Pour l’auteur, l’intérieur n’est qu’un extérieur sélectionné, l’extérieur, un intérieur projeté. Autrement dit, les relations sont extérieures au sujet qui les ordonne, elles sont dans le milieu, le temps et l’espace vécus.  Autre point prégnant, la récusation sans cesse réaffirmée de toute forme d’anthropomorphisme: «notre premier soin doit donc être de dégager l’examen des milieux de toute forme erronée de finalité. […]  Trop souvent nous nous imaginons que les relations qu’un sujet d’un autre milieu entretient avec les choses de son milieu prennent place dans le même espace et dans le même temps que ceux qui nous relient aux choses de notre monde humain. Cette illusion repose sur la croyance en un monde unique dans lequel s’emboîteraient tous les êtres vivants. »

A ne pas s’attarder sur l’exposé de sa théorie de la composition naturelle, on pourrait penser qu’Uexküll s’oppose ici au principe spinoziste « une seule substance pour tous les attributs ». Rappelons que pour Spinoza, seulement deux attributs de la substance sont accessibles à l’être humain : le corps et la pensée. En ce sens esprit et corps sont dit « avec » en tant que double perspective sur une seule et même substance, ni au-dessus ni au-dedans l’un l’autre.

Mais le monde unique tel que dénoncé par Uexküll ne serait que l’ensemble des existants (objets), et non la substance ou la Nature au sens spinoziste (« Deus sive Natura. »). Dès lors, nous ne sommes plus dans des problèmes de l’ordre «des univers parallèles et contradictoires ». Bien plus, pour reprendre une terminologie deleuzienne, nous nous situons dans la problématique des modes d’existence singuliers et finis et de leur définition/insertion quantitative et qualitative dans la totalité de la Nature. D’après Uexküll, « le rôle que joue la nature en tant qu’objet dans les différents milieux est contradictoire » et donc, « si l’on voulait rassembler ses caractères objectifs, on serait devant un chaos ». Mais « tous ces milieux sont portés et conservés par la totalité qui transcende chaque milieu particulier : la nature ». On notera qu’Uexküll reprend ici le terme de nature par opposition au terme de monde (portion sélectionnée de la nature) qu’il utilisait précédemment.

L’idée d’une quelconque transcendance n’a pas de sens pour Spinoza pour qui la Nature est cause immanente de toute chose dans la mesure où, existante et agissante dans un même mouvement, elle interdit toute forme de création extérieure à elle-même. Ici encore il faut lire Uexküll avec attention quand il écrit : « chaque cellule vivante est un mécanicien qui perçoit et agit », c’est-à-dire qu’elle possède ses propres caractères actifs et perceptifs, son impulsion ou tonalité propre. L’animal est alors le fruit de la « collaboration de l’ensemble de ses mécaniciens. » Or chez Spinoza, chaque individu, âme et corps, possède une infinité de parties qui lui appartiennent sous un certain rapport plus ou moins composé. Aussi chaque individu est lui-même composé d’individus d’ordre inférieur et entre dans la composition d’individus d’ordre supérieur, de sorte que : « tous les individus sont dans la Nature comme  sur un plan de consistance dont ils forment la figure entière, variable à chaque moment. » [6]

L’ensemble de ces résonnances permettra à Deleuze d’écrire que : « l’éthique est une éthologie, […] ce que peut un corps, on ne le sait pas à l’avance et au bout du compte, on a toujours les organes et les fonctions correspondant aux affects dont on est capable. ». En conséquence, on ne défini plus par ce qu’on est - l’essence : l’homme en tant qu’animal marchant debout ou animal pensant – mais on défini parce qu’on peut – la puissance : les limites de son monde, le nombre d’objet qu’on est capable d’y mettre dans la mesure où un animal distingue dans son milieu autant d’objet qu’il peut accomplir d’action et inversement.

Conclusion

     Voici donc évoqué, très rapidement, quelques uns des fondements de la composition des mondes animaux chez Uexküll. En quoi cela peut-il nous donner à penser en tant qu’être humain occidental « moderne »? De manière contingente, et sans doute parce qu’aujourd’hui plus qu’hier nous sommes charmés par les tentations anthropomorphiques comme anthropocentristes, envahis par des notions confuses, le travail d’Uexküll a le grand mérite de clarifier certaines positions.

L’environnement, c’est l’infinité des objets entourant un sujet, le milieu, l’ensemble réduit des objets qui lui sont accessibles. Ainsi, ce que l’homme appelle maladroitement environnement n’est en fait rien d’autre que son propre milieu vécu. C’est à dire une infime portion de la nature, sélectionnée et reliée sous la forme d’un réseau écologique individuel qui détermine ce que chaque sujet est capable en perception comme en action. Chaque sujet, qu’il soit porté à l’existence sous la forme d’un homme, tique ou mouton, compose donc un monde singulier et immanent, en tant qu’il est compris dans le cadre général des conditions régulatrice du plan naturel.

Gille Deleuze : « les corps ne se définissent pas par leur genre ou leur espèce, par leurs organes et leurs fonctions, mais par ce qu’ils peuvent, par les affects dont ils sont capables, en passion comme en action. Vous n’avez pas défini un animal tant que vous n’avez pas fait la liste de ses affects. En ce sens, il y a plus de différences entre un cheval de course et un cheval de labour qu’entre un cheval de labour et un bœuf. »

Les observations d’Uexküll remettent ainsi profondément en question les notions de forme et de contour, d’espèce et de classification générique. Elles font appelle à des systèmes de coopération entre différents niveaux d’individualité et place la sélection au niveau des rapports extérieurs dont ceux-ci deviennent capables. Ici rien n’est indifférent, la nature est une continuité à géométrie variable, vaste ensemble habité de l’infinité des subjectivités possibles à un moment donné.

***



[1] Les signaux perceptifs deviennent des caractères perceptifs.
[2] Capables d’être rencontrer par les signaux perceptifs
[3] D’après Spinoza, philosophie pratique, éditions de minuit.
[4] Forme et mouvement n’apparaissent que dans les mondes perceptifs supérieurs.
[5] D’après encyclopédia universalis, article de Françoise Armengaud. Autrement dit, il n’existe ni temps, ni espace indépendamment de la présence d’un sujet.
[6] Gilles Deleuze, Spinoza, philosophie pratique.




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