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Archive mensuelle de janvier 2008

Edgar Morin, fragments d’une pensée complexe

     Les nouveaux chemins de la connaissance diffusés du lundi 7 au vendredi 11 janvier 2008, nous proposaient de déplier certains des éléments constitutifs de la pensée complexe d’Edgar Morin. « Complexus » comme ce qui est tissé ensemble dans un enchevêtrement d’entrelacements « plexus ». L’ensemble de ces cinq dialogues avec l’auteur est toujours disponible à l’écoute depuis le site de France Culture.

La vidéo suivante reprend au détour quelques couleurs et concepts de cette pensée conjonctive. Une ligne régénérante et multiréférentielle de Pascal à Spinoza, choses causantes et nature naturantes, nous sommes produits et producteurs à la fois.

http://www.dailymotion.com/video/x481gu

Le documentaire « Empreintes » de France 5 dédié à Edgar Morin est visible ici (jusqu’au 15 février) et sera disponible ensuite en vidéo à la demande.

Polluer c’est s’approprier!

Dans son hebdomadaire sur France Info, Michel Serres nous livrait une analyse du rôle que tiendrait la pollution dans notre mode d’occupation des territoires. La pollution humaine est aussi un acte d’appropriation de l’espace, et par là de constitution identitaire.

http://www.dailymotion.com/video/47rkJ6l6rVlclnVGX

Extrait audio d’après Michel Serres, « Le sens de l’info » animé par Michel Polacco, France Info, 28 Octobre 2007. 

Selon les analyses que nous offre l’éthologie, l’acte de pollution est un acte d’appropriation de l’espace. Aussi nous sera-t-il difficile d’arrêter de polluer sans que cela ait des répercussions sur la représentation que nous avons de la question du ‘‘propre’’, de la propriété, de l’appropriation de l’espace et de l’identité humaine. Faire en sorte que l’appropriation de l’espace identitaire ne doive rien, désormais, à l’excrétion (urine, sperme, matière fécale, sueur, etc), que cet appropriation de l’espace ne doive rien à ce qui sort du corps ‘‘propre’’ suppose comme préalable une compréhension de la naissance du psychisme humain et une psychanalyse de l’excrétion : processus jusqu’alors matriciel à l’identité, essentiel à la constitution d’un soi ‘‘propre’’.

Image de prévisualisation YouTube

http://www.univ-lyon2.fr/1196408638532/0/fiche___actualite/

Une économie de l’environnement (suite)

Suite de notre petit tour econo (:) ecolo: identifier un problème, évaluer les ressources et proposer un programme.  

Une économie de l’environnement (suite) dans Oikos bird2

Comment cadrer une prise de décision par rapport à un problème environnemental donné ? Un choix (changement) ou un non choix (non changement) dans l’utilisation et/ou donc la gestion d’une ressource naturelle implique nécessairement une variation de niveau, d’amplitude ou de « mix » dans les différents services fournis par le ou les écosystèmes concernés. Pour en retour, une modification du bien-être social (;)

http://www.millenniumassessment.org

Cadrer

D’un point de vue économique, il s’agirait pour nous d’identifier et d’évaluer les différentes externalités liées à un problème environnemental donné (une pollution existante ou potentielle), et qui affectent les activités économiques liées à la ressource naturelle ou à l’écosystème concerné. C’est-à-dire d’arriver à établir un rapport entre les niveaux de pollution de la ou des ressources et la valeur économique (niveau) des activités liées ou liables. On estime alors une valeur de base des activités pour simuler autour de celle-ci en faisant varier les niveaux de pollution.

Admettons par exemple l’idée d’un programme Y qui viserait à garantir l’accès de la ressource X  (un lac) pour l’usage Z (la pêche). L’objectif économique de ce programme Y consiste alors à garantir un accès à la ressource X pour l’usage Z. Ses objectifs environnementaux viseront quant à eux à assurer un rendement durable de l’exploitation de la ressource X par l’utilisation Z, tout comme un bon contrôle les différentes nuisances affectant X et détériorant l’usage Z. Par exemple les eaux usées en provenance des systèmes d’assainissement autonomes voisins et venant se déverser dans le lac.

Premièrement, il conviendra de se demander quel est le niveau de qualité environnementale de la ressource X requis pour le bon usage ou fonctionnement de l’activité Z. Soit dans notre exemple, quel est le lien entre la productivité économique de la pêche  et la qualité environnementale du lac ?

Par ailleurs, et comme nous sommes dans le domaine économique, il s’agit de toujours raisonner en terme de coût d’opportunité, à savoir l’affectation d’une ressource budgétaire rare au programme Y. On se doit donc de déterminer quelle est la valeur des bénéfices et coûts générés par la mise en place d’un tel programme : quels sont les coûts liés à l’élimination du problème environemental, quels sont les avantages liés à sa résolution ? In fine, cela revient à réaliser une analyse classique de type coût avantages afin de déterminer si les activités de dépollution/restauration peuvent-être profitables socialement, et si oui jusqu’à quel point. Autrement dit, évaluer si les fonds affectés au programme Y peuvent être socialement plus profitables (où en tout cas pas moins) que ces mêmes fonds affectés à l’amélioration des services d’un établissement scolaire par exemple.

Pour ce faire, il convient d’identifier les différents modes de dépollution possible ainsi que le coût d’opportunité de chacun, le choix de telle ou telle méthode excluant forcément l’autre. On déterminera alors les avantages en faisant le lien entre coût de la dépollution, niveau de dépollution et variation du niveau d’activité économique.

Etablir les liens éco-environnementaux

Mais avant d’imaginer toute solution possible et de définir un programme correctif, il convient de poser correctement le problème dans son ensemble. A savoir, quels sont les liens biophysiques existants entre les différents usages/exploitations économiques de la ressource ? Quelles peuvent-être les sources de pollution, les canaux de distribution, ainsi que les types d’impacts (direct, indirect, cumulatif, retardés…) affectant la ressource naturelle ?

http://www.millenniumassessment.org

Une fois ces liens biophysiques correctement établis, voir les deux points suivants, il est alors possible d’estimer les liens d’ordre monétaire existant entre les diverses utilisations de la ressource naturelle, et par là même de relier niveau (coût) de dépollution et variation du niveau d’activité économique (avantages).

1) Identifier et lister les principales fonctions et utilisations de l’écosystème

Il s’agit ici d’identifier toutes les utilisations possibles et toutes les fonctions de la ressource à valoriser.

Utilisations potentielles de la ressource X

Utilisation actuelles de la ressource X

-          récolte
-          extraction
-         
-          récréatif
-          aquaculture
-          pêche
-         

De là, on identifiera les fonctions ou services environnementaux supportant chacune de ces utilisations.

2) Etablir des liens entre les utilisations et fonctions

Ici nous mettons à jour les interactions entre les différentes utilisations de la ressource et le rôle joué par les services environnementaux. La ressource X est toujours notre lac.

Utilisation

Impact

Fonction

Evacuation des déchets (eaux usées) Pollution bactérienne Transport eau totale, épuration naturelle.
Agriculture (eau brute et écoulements) Sédimentation du phosphore, eutrophisation et nitrates Transport eau de surface
Navigation(Transport, loisir) Raclement, érosion des berges et sédimentationNuisances sonores Pollution par les carburants Transport eau de surface

La notion d’impact environnemental est également utilisée pour éclairer la manière dont les différentes utilisations de la ressource X peuvent altérer ou améliorer ses autres usages.

Utilisation

 Impact ->

Agriculture

Baignade

Récolte

Agriculture

NAP

Elevé

Elevé

Baignade

Faible

Faible

Faible

Aquaculture

Nul

Faible

Faible

Valoriser

De ce que nous avons vu précédemment, le but d’une approche économique est de tendre vers une allocation optimale des ressources rares (budget public, ressources naturelles..). Pour ce faire, elle doit donc être en mesure de valoriser les différentes ressources, c’est-à-dire de les rendre comparable grâce à une même unité de mesure monétaire.

C’est le but des techniques d’évaluation à partir d’une catégorisation des différentes utilisations et déterminants de la valeur de notre lac.

 

Valeur

Utilisation

Fonction

Utilisations actives

Directe

Régulation

-    navigation
-    pêche
-    baignade
-    aquaculture

Production

-    récolte

Indirecte

Régulation

-    protection littoral
-    habitat et vivier
-    recyclage déchet

Option

Production

-    continuité production

Régulation

-    qualité et biodiversité

Utilisations passives

Patrimoniale

Production

-    continuité génération future

Régulation

-    qualité et biodiversité

Existence

Régulation

-    connaissance de l’existence

A partir de ce tableau ci-dessus, on pourra donc utiliser les techniques de valorisations appropriées à chaque utilisation. Le choix de la technique d’évaluation  est alors fonction des objectifs attendus de l’évaluation et des données disponibles.

 

Directe

Indirecte

Observation Prix de marché

Surrogate market, hedonic pricing method, travel cost method, cost based method…

Hypothèse

Sondage, questionnaires directs, évaluation contingente …

contingent ranking, conjoint valuation…

Citons ici quelques techniques communes.

Evaluation du changement dans la productivité: Mesure monétaire (prix de vente) de l’accroissement de la productivité d’une ressource né de son amélioration environnementale. La ressource est ici vue en tant que facteur de production.

Méthode du bien intermédiaire: La valeur de la ressource est proportionnelle à la valeur du bien marchand dont elle concoure à la production finale.

Méthode des dépenses préventives:La somme des coûts engagés (et le degré de protection associé) pour prévenir de possible dommages futurs représente ici une estimation minimale de la valeur de la ressource à préserver.

Méthode du coût de remplacement:La somme des coûts à engager pour remplacer le service environnemental, soit le coût annuel de la meilleure solution de rechange dans le cas ou serait démontrer l’existence d’une volonté à payer (WTP) pour ce service (cas de la pollinisation par exemple).

Méthode des enchères: Sondage ou questionnaire permettant de déterminer et de prioriser les WTP des différents usagers de la ressources. Identifier la ressource et l’ensemble de ses usages possibles permet alors la mesure de sa valeur passive (intrinsèque ou de non-usage, voir article précédant).

Méthode du coût d’accès: Détermine une valeur minimum de la ressource par la somme de ses différents coûts d’accès (transport, budget temps, frais d’utilisation). Cette technique est adaptée à la mesure de la valeur récréative.

Méthode du transfert de bénéfice: Utilisation des résultats associés à des études similaires en termes d’écosystème.

Au final on obtient donc une valeur économique totale de la ressource, en tant que somme des valeurs relatives associées aux diverses utilisations de celle-ci. Nous avons donc réussi là ou le marché avait échoué, à savoir principalement à monétariser des valeurs de non-usage liées aux utilisations passives de la ressource.

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Maintenant que notre ressource naturelle est plus justement valorisée, et surtout monétarisable, nous allons donc pouvoir l’intégrer dans les équations et calculs économiques classiques de maximisation du bien-être sociale, analyses quantitatives de type coût-avantage and so on… et ainsi déterminer les instruments économiques les plus appropriés au contexte socio-politique local.

Mettre en place des instruments économiques

Les instruments économiques ne sont que des outils de modification des comportements au service des objectifs politiques qu’on veut, ou qu’on peut bien se donner.

Leur seul objectif est en effet de tenir compte des coûts réels et avantages liés à l’usage de la ressource X par telle ou telle activité. Selon les principes du pollueur payeur et de l’utilisateur payeur, ces instruments visent donc à déterminer la juste responsabilité des acteurs, c’est à dire l’ensemble des coûts (économiques, sociaux et environnementaux) que chacun à assumer en fonction de ses usages et de leurs effets.

On voit donc assez bien que ces instruments, pour idéalistes qu’ils soient, ne peuvent pas être autonomes de principes politiques dérivés de valeurs telles que l’équité, la responsabilité… Ils sont donc toujours à combiner, le facteur de réussite d’un projet environnemental consistant pour l’essentiel à trouver le bon équilibre entre les instruments contraignants (réglementation, taxes et autres mécanismes économiques) d’un côté, la nécessité d’une ouverture à des possibilités de gouvernance locale de l’autre (concertation, adaptation).

S’il existe un marché pour le bien ou le service naturel, l’instrument économique prétendra à une action directe sur les prix sous la forme de:
·          Redevance ou taxe sur les produits (producteur et consommateur)
·          Redevance ou taxe sur les émissions
·          Subventions
·          Frais d’utilisation associés à une ressource rare
·          Allègements fiscaux
·          Taxation sélective par activité
·          Taxe sur le décroissement d’une ressource non renouvelable
·          Dépôt remboursable (recyclage)

S’il n’existe pas de marché, l’instrument prendra la forme de droits de propriété transférables:
·          Permis échangeables fermés (droit de polluer, marché, internalisation)
·          Permis échangeables ouverts (crédit de réduction)

Les étapes qui précèdent au choix d’un instrument particulier sont généralement les suivantes :

1)     Identifier le problème et l’ensemble des coûts associés
2)     Réfléchir sur la meilleure option en vue de changer les comportements et de faire assumer les coûts cachés
3)     Faire un benchmark et analyser les retours d’expérience similaires
4)     Choisir et évaluer chaque option pour :
-          minimiser les coûts (efficacité)
-          respecter le principe d’équité
-          favoriser souplesse, incitation à l’innovation et adaptabilité
-          s’assurer de la viabilité financière du mécanisme
-          sensibiliser et communiquer et évaluer les retours
-          s’assurer de sa faisabilité administrative
-          identifier l’ensemble des contraintes juridiques
-          valider sa compatibilité avec les règles en vigueurs
-          identifier les secteurs d’application prioritaires
5)     Concertation et réduction de l’éventail des instruments possibles
6)     Lobbying et prise de décision

Le financement de l’instrument ou du mécanisme constitue une réflexion majeure de la prise de décision. En effet, quelle destination pour les fonds collectés à l’occasion de la mise en place d’un instrument ? L’art de l’équilibre budgétaire consiste donc à trouver les recettes renouvelable qui correspondent au financement de la gestion des programmes, aux frais généraux administratifs (dossiers et allocation diverses), comme aux éventuels réinvestissements dans l’industrie à des fin de meilleure gestion.

Conclusion

Trois schéma en guise de conclusion rapide à cette ébauche de l’économie appliquée à l’environnement. Le premier ci-dessous reprend la grille d’analyse développée à l’occasion du « Millenium Ecosystem Assessment » en guise de synthèse.

http://www.millenniumassessment.org

Les deux schémas suivants tirés du rapport de synthèse du “Millenium Ecosystem Assessment” révèlent quant à eux les tendances actuelles pesant sur les différents services de support fournis par l’environnement à notre économie. Si la flèche rouge descendante indique presque sûrement une dégradation en cours, la flèche bleue montante reste à analyser avec prudence. En effet, la surpopulation actuelle des animaux d’élevage (livestock,flèche bleue) est la cause d’un surpaturage facteur de d’érosion des sols et par là d’une accélération de la désertification.

Cela nous ramène encore une fois à observer que ce ne sont pas des quantités absolues de telle ou telle chose qui sont à l’oeuvre, mais bien des rapports d’équilibre et de quantité relative entre ces choses. Enfin que les chaînes causales sont biens peu linéaires, bien plus inter et retroactives, et que règne ici et maintenant incertitude, seuil, probabilité et irréversibilité. Et c’est ici que l’économie en tant que savoir bâti sur le modèle des sciences classique (la mécanique) s’arrête à la porte des nouveaux chemins de pensées et d’actions qu’entrouvre la pensée écologique complexe et systémique. Mais si l’écologie continue sa route, il n’en demeure pas moins qu’elle continue de s’appuyer sur l’économie dont elle émerge. La mécanique quantique a-t-elle aboli la mécanique classique ? De même que la forêt n’abolit jamais la strate herbacée qui la précède, sans doute que le système émergent coexiste au système initial sans le renier, l’étire vers d’autres horizons et limites.

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L’article de Jean-Paul Maréchal  »ÉCONOMIE ET ENVIRONNEMENT » tente de mettre en évidence comment la rationalité économique standard est inadaptée à une vraie prise en considération des problèmes d’environnement, et en conséquence incapable de fournir des procédures de choix en matière d’investissement à risques. Toute fois selon l’auteur, cette lacune peut être surmontée par une ouverture de l’économique sur l’éthique et la logique du vivant. Sa réflexion s’articule en trois étapes : un examen de la nature de l’agir économique, la définition d’une possible « économique du sens » et, enfin, une réflexion sur des fondements possibles à l’art économique.

Une économie de l’environnement

Une économie de l'environnement dans -> NOTIONS D'ECOLOGIE pi

       Ouvrons ici un nouveau chantier afin de sortir un peu de la tentative artistico-politico-bidouillage étendue, et revenons sur du plus méthodique et du quotidien pratique ! L’économie est-elle un sous-système de la biosphère, la biosphère est est-elle un sous-système de l’économie, ici nulle question du genre. Pas d’œuf, pas de poule et encore moins de poupées russes. Place au concret et retour à l’équation! Au sens où l’économie et son langage interrogent les pratiques humaines, tout autant qu’elle peut les figer par ailleurs, elle est aussi et sûrement un moyen d’approcher certains des probèmes de la biosphère… une fois dit que l’homme qui baigne dedans n’est heureusement pas un être idéal!

Environmental management

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Comme le montre le schéma ci-dessus, dans sa pratique, la gestion de l’environnement comprend trois axes bien distincts. Tout d’abord la régulation, principalement publique, c’est-à-dire l’élaboration de règles et de normes qui s’imposent, ou que s’imposent les différents acteurs de la vie de la cité.

Secundo, les instruments économiques qui viennent grever le calcul de rentabilité des différents agents afin que ceux-ci intègrent les coûts réels, ou tout du moins, soit inciter au changement de pratique (taxes, permis échangeable…).

Enfin dernier point, tout ce qui du domaine de la recherche, de l’information et de la communication, est susceptible de venir appuyer sensibilisation aux bonnes pratiques, modification des perceptions et croyances, amélioration des prises de décision…

Sur les axes deux et trois, et si ce blog se veut réellement étendu, il est donc grand temps pour lui de présenter à nouveau quelque uns des outils d’analyse des interactions entre l’économique et l’environnement.

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Définitions 

Quelques petites définitions introductives pour commencer. L’économie ? Vaste chantier! En voici donc une définition parmi bien d’autres: l’économie est un certain type de prise de décision qui concerne l’allocation des ressources rares ou limitées, dans l’intention de maximiser le bien être social.

Soit une décision qui se construit à partir d’une analyse économique, analyse elle-même indissociable de la notion de coût d’opportunité. Car imaginons que je choisisse d’utiliser telle ressource ici et que ce choix me rapporte tant. Si je suis un économiste, pour obtenir mon véritable bénéfice il m’est alors nécessaire de soustraire de ce gain, en plus des divers coûts de production et d’investissement, le coût du choix de cette allocation, c’est à dire de l’abandon d’une autre. Autrement dit le gain potentiel autre que j’aurai pu avoir en plaçant cette ressource ailleurs.

Ainsi nous ne pouvons utiliser ou consommer un bien, ou recevoir un bénéfice quelconque, sans abandonner une opportunité et générer par la même des coûts de sacrifice. Et c’est précisement en ce sens que l’analyse économique diffère de l’analyse commerciale des profits et pertes monétaires immédiats, tout comme de l’analyse financière qui concerne pour sa part les transferts monétaires entre les différents agents sociaux (taxes, inflation, taux d’intérêt, crédit…).

http://www.dailymotion.com/video/x363wm

Tous les agents qui font des choix économiques, qui ont des décisions à prendre, sont regroupés sous le terme pluriel et pourtant singulier de marché. C’est ce dernier qui sous certaines conditions de la libre concurrence non faussée (transparence des informations, atomicité de l’offre, échange de biens appropriables…) réalise avec succès la rencontre de l’offre et de la demande. C’est à dire qu’il fixe le juste prix de la ressource qui maximise l’utilité de chacun des agents, et par une voie de conséquence détournée d’un revers de main invisible, de l’ensemble qui maximise ainsi son bien être social.

De ce que nous disons, le but de l’économie est donc de tendre vers une allocation optimale des ressources rares. Pour ce faire je dois donc pouvoir valoriser les différentes ressources, c’est-à-dire être capable de les comparer grâce à une même unité de mesure monétaire, tout comme je dois par suite envisager les coûts/avantages des différents scénarios d’allocation possibles. Question: le marché peut-il nous révéler le juste prix des services rendus gratuitement, du fait de sa simple existence, par une forêt ?

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Défaillance de marché et liens éco-environnementaux

L’économie dite environnementale reconnait des fonctions à l’environnement, soit la capacité des divers composants et processus naturels à fournir des biens et services nécessaires à satisfaire directement ou indirectement les besoins humains. Les fonctions de l’environnement (services rendu par l’environnement à l’économie) peuvent être classés selon différentes catégories:

- Fonction de régulation et de transport: réserve, évacuation, recyclage, traitement, absorption, maintien,  prévention, protection, écoulement…
- Fonction de production: biomasse, engrais…
- Fonction d’information: scientifique, éducative, historique, religieuse, culturelle, artistique…

Le schéma ci-dessous reprend la classification des services du Millennium Ecosystem Assessment :

http://www.millenniumassessment.org

Celui-ci présente les services fournis selon les différents types d’écosystème :

http://www.millenniumassessment.org

Enfin ce dernier présente les liens éco-environnementaux:

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Un échec de marché, la force de l’économie libérale dont nous parlons réside aussi dans sa capacité à penser contre elle-même, une défaillance de marché consiste donc à ne pas pouvoir valoriser justement les services écologiques collectifs de supports (épuration naturelle des eaux, rôle de la forêt dans la régulation climatique, apport de la biodiversité à la pharmacopée and so on …) sur et grâce à un marché. 

En effet, et dans la mesure où ne se réalisent jamais les conditions de la concurrence parfaite du fait de la nature même de ces biens et services qui ne sont pas des biens échangeables, divisibles, appropriables…, alors l’allocation rationnelle de ces ressources par le marché est impossible. Ce dernier ne cessant pas de renvoyer par l’intermédiaire de prix sous-évalués des signaux erronés sur la rareté relative des différents biens et services.

Externalités et  problème de la valeur d’un bien naturel

Un échec de marché reconnu est déjà la piste d’une solution. Il faudra donc tenir compte des externalités pour corriger la défaillance. Les externalités ? Voilà le terme économique curieux qui se cache derrière le principe du pollueur/payeur.

Quand celles-ci sont dites négatives, elles permettent de tenir compte de la  pollution née d’une décision économique affectant des personnes non impliquées par les produits de cette décision. Autrement dit, et pour reprendre l’exemple tarte à la crème, le cas de l’agriculteur maximisant sa production à grand renfort d’engrais d’un côté, le pauvre pêcheur de l’autre.  On voit bien que ce dernier est non impliqué dans les résultats de la production agricole, alors même qu’il voit ses eaux se remplir de nitrate et par là se dépeupler.

Finalement l’externalité négative représente bien le coût de transfert des pollutions du pollueur vers les autres utilisateurs d’une même ressource affectées. Si l’agriculture, l’industrie, la publicité et bien d’autres activités de type Jean-Pierre Pernaud-Ricard produisent des externalités négatives, d’autres produisent à l’inverse des externalités positives. A ce sujet, l’un des enjeux de la conception d’un environnement « éco-industriel » serait justement de permettre la transformation  d’externalités négatives (i.e. les déchets résiduels que je produis et que je jette ou que j’élimine coûteusement) vers des externalités positives (i.e. les déchets résiduels que je produis, et qui deviennent maintenant des matières premières pour d’autres activités).

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Mais quand bien même les externalités nous fourniraient un concept fonctionnel propre à corriger les insuffisances du marché quant à la juste valorisation des services collectifs de l’environnement, reste encore à évaluer le coût d’une pollution ! Autrement dit, comment estimer la valeur affectée des bénéfices tirés des biens et services produits par l’environnement ?

Pour ce faire, nous disposons d’un ensemble de technique d’évaluation/estimation de la valeur économique totale d’un bien naturel. Imparfaites, celles-ci peuvent néanmoins devenir, entre de bonnes mains, une aide précieuse à la prise de décision. Citons ici très rapidement trois méthodes avant de revenir dessus dans un prochain article.

- La transaction directe dans le marché. Celle-ci est observable par rapport aux choix des agents sur un marché reflétant leur volonté de payer pour le bien naturel (WTP). Le prix du marché est alors une valeur minorée qui nécessite l’adjonction du surplus du consommateur. A l’inverse, le prix du marché est majoré si le marché reflète leur volonté de donner l’accès au bien naturel qu’ils détiennent (WTA).
Le marché de substituts pour des services indirectement consommés. La valeur est ici à estimer à partir du lien entre consommation d’un bien marchand et celle d’un service environnemental non marchand correspondant (pollinisation manuelle ou mécanique versus pollinisation des abeilles). 
- Le marché artificiel, soit un sondage auprès d’une population cible en vue de déterminer sa WTP.

***

En guise de conclusion sommaire à cette première étape, le schéma suivant résume les différents composants de la valeur économique totale d’un bien (TEC). Celle-ci se décompose en deux axes principaux :
- la valeur active ou d’usage, et qui correspond aux avantages tirés des ressources et services de l’environnement. Elle correspond au prix de marché.
- la valeur passive ou de non usage, ou encore la valeur intrinsèque qui correspond à la willingness to pay (WTP) qui lui est liée. C’est donc cette partie de la valeur économique totale qui n’est révélée que très partiellement par le marché.

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Lynch et le cubisme

La note suivante reprend un large extrait de « DAVID LYNCH ET LE CUBISME » par Emmanuel Plasseraud, Docteur en études cinématographiques (Paris 3) et réalisateur de films. Un dossier disponible dans son intégralité depuis le site Cadrage.net

Lynch et le cubisme dans -> PERSPECTIVES TRANSVERSES mulholland

Forme labyrinthique

[...] L’analyse que nous proposons de Mulholland drive pourrait être appliquée, à certaines nuances prêt, à propos de Lost Highway et d’ Inland Empire , car ces trois films sont construits sur un schéma similaire, bien que de plus en plus complexes. Lost Highway , par exemple, se présente comme un labyrinthe simple, bien que le plus terrifiant de tous, comme le rappelait Borges, celui de la ligne droite de l’autoroute perdue qu’empruntent en sens inverse Fred et Pete, les deux hommes liés par le personnage de Dick Laurent et leurs deux femmes qui se ressemblent tant. La dimension rectiligne est mise en valeur dès le premier plan du film, où les phares de la voiture percent, à grande vitesse, la nuit du désert et éclairent les bandes blanches qui se succèdent à l’infini. Mulholland drive , au contraire, apparaît comme un labyrinthe sinueux, fait de détours, de bifurcations, là encore dès les premiers plans du film où, toujours dans la nuit, la voiture circule sur la route qui serpente autour de Los Angeles. Cette voiture est censée amener une jolie femme brune à une soirée (Camilla rhodes que l’on connaîtra d’abord sous le nom d’emprunt de « Rita »), mais ceux qui conduisent s’arrêtent et s’apprêtent à la tuer. Mais ils sont heurtés par une voiture et suite à l’accident, la jeune femme devenue amnésique s’enfuit et se réfugie dans une maison où elle va rencontrer une jeune comédienne, Betty, venue tenter sa chance à Hollywood, qui va l’aider à retrouver la mémoire. Lors d’une séquence, elles se penchent sur un plan de Los Angeles, image du labyrinthe qui rappelle un plan de la séquence initiale montrant le quadrillage scintillant des lumières de la ville qui s’étend à perte de vue. Cette vue, on la retrouve lorsque « Rita » s’échappe de la voiture accidentée. Elle regarde la ville avant de se perdre en elle. Plus tard, les deux policiers chargés de l’enquête resteront interdits devant ce même panorama, et n’iront d’ailleurs pas plus loin.

Mulholland dr. et Los Angeles sont deux labyrinthes figuratifs, ou plutôt le même d’un point de vue intérieur ou extérieur. Mais ce motif donne surtout sa forme au récit considéré dans son ensemble. Dans la première partie, plusieurs histoires sont entremêlées, apparemment sans lien : celle de Betty et Rita, celle du réalisateur et de son film, celle du tueur à gage, et la courte séquence du rêve de Dan au Winkie’s. L’entrelacs est l’une des formes matricielles du labyrinthe, avec la spirale. Celle-ci gouverne le seconde partie, qui commence avec la découverte du cadavre de Diane. La spirale ajoute au labyrinthe une dimension temporelle que l’entrelacs ne possède pas. Dans cette partie, il n’y a plus qu’une seule histoire, et cette histoire réunit, bien que de manière illogique, tous les personnages entrevus lors de la première partie. Mais la linéarité du récit est brisée parce que l’on ne cesse d’aller et venir dans le temps. Il y a principalement trois moments : le dernier jour de Diane, dépressive, qui s’achève avec son suicide. Les jours qui précèdent, où elle commandite au tueur à gage l’assassinat de son amie. Enfin les jours plus anciens où elle découvre que Camilla veut interrompre leur relation, parce qu’elle est tombée amoureuse du réalisateur du film. Le fait que la clé bleue soit chez elle lors du dernier jour semble indiquer que le tueur à gage a accompli sa mission (ou croit qu’elle a été accomplie). Elle se suicide donc peut-être poussée par le désespoir d’avoir provoqué la mort de son amour. Mais en même temps, c’est bien Rita-Camilla qui découvre le cadavre de Diane, à la fin de la première partie. Elle peut, certes, très bien avoir échappé à la tentative d’assassinat, à laquelle on assiste au début du film. Mais on ne peut comprendre qu’elle trouve par la suite, dans son sac à main, la clé bleue, qui est censée se trouver chez Diane. Les deux parties ne collent pas, elles sont incompossibles, selon le mot de Leibniz. Sont dits incompossibles des mondes contradictoires qui existent en même temps.

La logique rationnelle, qui se base sur le principe de non-contradiction, et la physique newtonienne correspondent à une conception du monde qui s’est effondrée au début du vingtième siècle. Les cubistes en ont pris acte, et leurs tableaux témoignent de la volonté de s’extraire de la vision du monde organisée rationnellement, notamment au moyen de la perspective, pour aboutir à une image de l’espace et du temps qui renonce à la logique rationnelle et adhère en même temps à une physique relativiste. La théorie de la relativité d’Einstein (Albert) date de 1905. Cette physique implique de prendre en compte la position de l’observateur, qui change selon ses déplacements ce qui modifie l’aspect spacio-temporel du monde.

« Braque et les cubistes ont accompli le passage de l’observation du motif à une identification plus complexe de celui qui voit au motif, en se déplaçant de la périphérie de l’observation vers le centre des tendances productrices du motif, devenant capables de produire un nouvel acte de voir ; en centrant le dynamisme subjectif au cœur du dynamisme objectif, les phases cinétiques du motif même purent se joindre au processus général, et ainsi fut franchie la barrière de l’aspect statique. A présent une totalité nouvelle et plus complète de l’action a été atteinte parce que la fiction de l’objet extériorisé et sans fonction a été détruite par la fusion des dynamismes du sujet et de l’objet » (5) .

Cette relativité se retrouve au cœur même du film de Lynch. La boîte bleue est un trou noir, au sein duquel, selon la théorie de la relativité, les lois physiques newtoniennes n’ont plus cours. Le temps et l’espace se modifient, la matière se transforme, et la sortie du trou noir, baptisée par les astrophysiciens trou blanc, est une entrée dans un monde parallèle, à la fois identique et différent du nôtre (6) . Zooms au sein d’espaces sombres et flashes blancs accompagnent toujours les ruptures spacio-temporelles dans les films de Lynch, comme lorsque Fred se transforme en Pete dans Lost Highway . Il y a de nombreux parallèles entre les deux parties de Mulholland drive , comme si les événements éparpillés de la première partie étaient redistribués dans la seconde, comme si entre les deux on avait agité la boîte et que le puzzle se reconstituait d’une autre manière, avec les mêmes morceaux qui ne collent pas vraiment (ainsi est fait d’ailleurs le cendrier en céramique rempli de mégots de cigarette, qui se trouve dans la chambre de Diane). Diane, bien sûr, ressemble à Betty (à l’inverse, la serveuse du Winkie’s aperçue dans la première partie s’appelle Diane, et dans la seconde Betty), d’autant plus que Naomie Watts joue les deux rôles. Elle occupe la place de Rita dans la voiture qui serpente sur Mulholland dr. Et ce sont les plans de la voiture vus au début, lors du générique, qui sont réutilisés. Elle est aussi une provinciale venue à Hollywood pour tenter sa chance comme actrice, qui vit chez sa tante (sauf que celle-ci est morte). La voisine de Diane vient rechercher ses affaires chez celle-ci (dans la première partie, elle dit à Rita et Betty qu’elle va le faire – mais peut-être est-ce encore d’autres affaires ?). Dan raconte son rêve dans la première partie, et semble le vivre dans la seconde où Diane l’aperçoit.devant la caisse du Winkie’s. Le réalisateur déclare, lors de sa soirée, qu’il a gardé la piscine et sa femme l’homme qui la nettoie (scène que l’on aperçoit dans la première partie) etc… Cette construction kaléidoscopique peut donner libre cours à toutes sortes d’interprétation, qui montreront comment une phrase, un objet ou un personnage renvoient, d’une partie à l’autre, à un autre moment, en écho. On a ainsi pu dire que la première partie était le rêve de Diane, qui s’endort lors du plan subjectif où la caméra s’approche de son lit (c’est le même drap rouge et la même couverture jaune) et se réveille au début de la seconde partie. Cette interprétation ne nous semble pas juste, d’une part car dans cette partie, il n’y a rien encore d’illogique (la seconde l’est davantage), mais surtout parce qu’elle tend, par le recours au rêve, à rationaliser l’œuvre. Or justement, le film en son ensemble se présente comme un monde contradictoire, illogique, irrationnel, qui induit une conception de l’espace-temps qui n’est plus objective, newtonienne, mais subjective et relativiste. C’est dans un labyrinthe intérieur que nous errons, labyrinthe où nous entrons et sortons par la même porte, car au début et à la fin du film, on assiste à la même scène : après l’ouverture dansée (que rappellera la clôture d’ Inland Empire ), le plan subjectif montrant le lit de Diane est perturbé par des surimpressions aveuglantes du couple de vieillard. Il s’achève par un noir, lorsque la caméra rencontre le lit. A la fin du film, ces mêmes vieillards, sortis de la boîte bleue, font irruption chez Diane qui, acculée, se suicide au milieu de flashes blancs. Trou noir, trou blanc. Au milieu du film, Betty et Rita découvrent son corps en putréfaction, avec son visage déformé par la balle qui l’a traversé, lové sur les draps rouges de son lit. On peut penser que le film s’est déroulé lors de la fraction de seconde où Diane a trouvé la mort. Dans cette fraction de seconde, comme on le dit parfois, on revoit toute sa vie, ou pour mieux le dire sa vie dans sa totalité psychique, à la fois ce qu’on a vécu réellement et ce que l’on a rêvé, ce que l’on peut imaginer. L’ensemble de ces possibilités se déplie au cours du film, dans un mélange contradictoire plus que dans une simple opposition. La confusion provoquée entraîne la dissipation de l’identité et l’expérience schizophrénique. Betty se confond avec Diane. Elles sont toutes deux vampirisées par Rita-Camilla, qu’on aura découvert amnésique au début du film, ce qui n’est pas anodin, puisque ce sont les souvenirs qui assurent la cohérence de notre moi dans le temps. Le moi se dissout dans l’identification à l’autre, d’autant plus que l’autre n’est personne.

« Toutes les visions, chaque idée ou forme qui se condense en vue d’être, exigent un oubli, une anesthésie face à la réalité usée. Plus on s’adonne fortement à l’acte de regarder une nouvelle figure, plus on active les visions avec passion, plus mortellement est assimilé le moi. On peut dire que la force d’une personne se révèle dans la capacité de se sacrifier soi-même ainsi que dans la violence de la mort de son propre moi. »(7) .

C’est ainsi que le film de Lynch nous provoque, nous incite à voir, sans restreindre l’acte de regarder à une perception médiatisée par la conscience, à enlever leurs noms aux choses. Mais cette opération ne va pas sans risque, pour le spectateur.

image005 dans David Lynch

Sensation d’angoisse

Il faut à présent quitter l’analyse formaliste de l’œuvre, ou plutôt nous en servir pour revenir à l’expérience vécue, l’effet premier, direct, du film sur le spectateur. Ici, deux courtes remarques préliminaires s’imposent. La première concerne la difficulté d’aborder ce type de relation en raison de son caractère subjectif. Certes, l’expérience vécue n’est pas un critère puisqu’elle varie en fonction de chacun. Néanmoins, il est indéniable que la structure formelle que nous venons d’analyser et les effets optiques et visuels que nous relèverons ont nécessairement un impact conditionnant, dirigeant même la réception du film, même si chacun y est sensible avec plus ou moins d’intensité ou de détachement. Deuxièmement, nous voulons justement montrer que Mulholland drive , et plus généralement la seconde période de Lynch, a comme principale visée la tentative de restituer cinématographiquement, en la provoquant chez le spectateur, une sensation particulière qui dépasse le cadre de la compréhension intellectuelle, ou mieux qui l’annihile de façon à toucher physiquement le spectateur, à lui faire éprouver dans sa chair un sentiment global qui se dégage du film, et qui correspond aussi à ce qu’éprouve un personnage, en l’occurrence Diane. Il n’y a pas lieu, de toute façon, d’opposer intellection et émotion, ni d’ailleurs esprit et corps, comme l’ont montré les récents travaux de neurobiologistes comme Jean-Pierre Changeux ou Antonio Damasio (8) . Les deux aspects se complètent, et c’est justement sur cette interpénétration que Lynch, adepte de la méditation transcendantale, compte.

Les premières images du film, les surimpressions floues et surexposées de Betty et des deux vieillards, ainsi que le plan subjectif montrant le lit de Diane, sont énigmatiques et fortement sensorielles par la déformation sonore qui les accompagne. Elles disparaissent et une autre histoire commence – celle de « Rita » -, mais elles ont été vécues par le spectateur. Ce bref enchaînement d’images irrationnelles sera d’ailleurs prolongé au début d’ Inland Empire , film où l’effet recherché dans Mulholland drive est démultiplié. La réapparition des vieillards en compagnie de Betty, à la sortie de l’aéroport, entraîne une remémoration, sans pour autant expliquer ces images. L’aspect terrifiant de leur retour, à la fin du film, vient justement du logement irrationnel qu’ils occupent pour le spectateur, qui ne peut les lier par une relation causale à d’autres éléments du récit. Le plan sur le lit s’explique (Diane se couche ou se suicide, c’est selon), mais seulement après une seconde vision du film, car il est trop court et offre trop peu de renseignements iconiques significatifs pour être rapproché d’emblée du lit de Diane que l’on ne revoit que vers la fin du film.

Par la suite, lors de la première partie, la construction éclatée du récit brise la linéarité permettant une lecture rationnelle causale. Certains enchaînements de séquences sont mystérieux et inexplicables, comme celui-ci par exemple : Rita s’endort sous la table où elle se cache – Dan meurt effrayé par le clochard – Rita est toujours en train de dormir – M. Roque commande, à travers une succession de coups de téléphone énigmatiques (on ne voit jamais le visage des interlocuteurs) de tout arrêter car la fille (« Rita » ?) a disparu. Lynch entretient ainsi une impression de mystère, qui a pour effet de provoquer une activité cérébrale, au niveau de la conscience qui cherche à comprendre et à interpréter. Le travail de déstabilisation émotionnelle n’est cependant pas encore véritablement lancé, sauf dans la séquence du clochard où est créée une sensation de malaise par la modification sonore (le son d’ambiance est coupé, remplacé par une musique angoissante), l’apparition monstrueuse subite et le jeu physique de l’acteur (la sueur, l’effondrement, l’audition déformée). Mais cette séquence est sans suite, et avec l’arrivée de Betty, le film bifurque vers un récit de type policier (qui est « Rita » ? Que s’est-il passé à Mulholland dr. ?) où la compréhension rationnelle est à nouveau activée. Le récit est alors essentiellement diurne, ensoleillé, constitué de clichés qui le situent en terrain connu (émerveillement de l’actrice débutante arrivant à Hollywood, rencontre d’une femme fatale, répétition, casting, coup de foudre pour le réalisateur). Hervé Aubron a raison de remarquer que Lynch présente alors un monde « clean », mais où l’on sait aussi la présence d’un envers du décor sombre, sale, inquiétant (la crotte de chien, le clochard, le réseau mafieux) (9) .

L’enquête de Betty et « Rita » les amène jusqu’à la maison de Diane. Le parcours dans le jardin, image du labyrinthe, anormalement long et soutenu par une musique inquiétante, prépare l’apparition traumatisante du cadavre de la jeune femme. Celui-ci se trouve à l’intérieur d’une boîte (la maison) que la caméra parcourt d’abord, selon la stratégie visuelle adoptée par Lynch (que l’on retrouve dans Fire walk with me et Inland Empire ) consistant à nous entraîner à l’intérieur de nous-mêmes, au-delà de la superficie éclairée de notre conscience, dans la zone sombre de notre inconscient. L’inquiétude ressentie précédemment, mais encore jugulée par la possibilité d’une reconstruction consciente des relations causales narratives se mue alors en angoisse, accentuée par la musique sourde. La sortie précipitée de la maison aboutit à la démultiplication simultanée des héroïnes, image « métamorphotique » cubiste qui illustre le processus de dissolution identitaire qui s’enclenche. Celui-ci se prolonge avec le changement d’apparence de « Rita » qui revêt sa perruque blonde, puis, plus tard, avec la disparition de Betty remplacée par Diane, et la découverte que Rita s’appelle en fait Camilla Rhodes, comme l’actrice blonde que le réalisateur est forcé de choisir dans la première partie. Mais en fait, ce sont bien tous les personnages, et même les lieux, qui endossent une nouvelle identité. La reconstitution kaléidoscopique de la seconde partie, par ses résonances avec la première et ses raccourcis (de Mulholland dr. à la villa du réalisateur, de celui-ci à Coco, dont on apprend qu’elle est sa mère, de Diane au cow-boy qui vient la réveiller), nous jette à présent dans l’angoisse. C’est une nouvelle réalité qui apparaît, recomposée comme dans un tableau cubiste, sauf que cet effet n’est plus spatial mais temporel. L’identification que nous avons eu tant de mal à opérer lors de la première partie mystérieuse, placée justement sous le signe de la recherche d’identité de « Rita », s’effondre, sans pour autant cesser complètement puisque l’on connaît déjà ces personnages, que certains éléments ressemblent à ce que nous avons vu précédemment sans pour autant être les mêmes (par exemple, Diane se retrouve dans la voiture sur Mulholland dr. à la place de « Rita »). S’il n’y avait que destruction identitaire, le film n’aurait pas cet effet. Il faut des ressemblances pour instaurer le trouble. Nous suivons le film sans pouvoir le comprendre parce que nous nous sommes identifiés à ces personnages et que nous subissons leur sort, qui est d’être devenus autres. Nous subissons leur traumatisme. Car cette partie est beaucoup plus sombre que la première, essentiellement nocturne et placée sous le signe de la dépression, celle de Diane mais aussi la crise d’angoisse de Betty au Silencio. Cette séquence est d’ailleurs l’occasion d’une entrée dans une autre boîte (et l’on retrouve, à l’intérieur, la boîte bleue). Elle offre un moment purement sensible de tristesse, la chanson de la LLorona de Los Angeles, qui accompagne l’état dépressif. Elle est aussi le moment d’un travail visuel et sonore combinant nappes sourdes, flashes blancs, fumée et jeu hystérique des actrices. Les flashes blancs stroboscopiques et les nappes sourdes sont des opérateurs sensibles qui agissent sur les nerfs des spectateurs. Ceux-ci sont mis à vif, car la conscience est empêchée de comprendre le déroulement du récit à cause du trouble identificatoire et de l’enchaînement non-chronologique des séquences réparties, comme nous l’avons vu, en trois temporalités différentes. L’impact du film devient physique, et le spectateur, comme Betty, assise devant le spectacle, est amené à ressentir, au-delà de la tristesse, l’angoisse qui réside au fond de la dépression. Le film se met en abîme en rappelant que tout est illusion (comme lorsque l’héroïne d’ Inland Empire meurt sur Sunset Boulevard), mais l’effet obtenu est contraire à la distanciation, d’une part car c’est une nouvelle manière de provoquer un trouble identitaire, et d’autre part parce que les effets sonores et visuels ne s’estompent pas.

Précisément, l’apogée de ce processus survient à la fin du film, avec le suicide de Diane, où l’on retrouve le clochard, la boîte bleue, les vieillards, la maison-boîte, les cris hystériques, la fumée, les flashes blancs et les rideaux du Silencio (en surimpression). Les éléments disparates, dont les effets ont été disséminés au cours du film, se réunissent. Leur impact est démultiplié parce que leur fusion est irrationnelle et présente donc un caractère obsessionnel : «  La tristesse s’accompagne d’une faible production d’images, mais d’une hyper-attention aux images  »(10) . L’angoisse étreint le spectateur, amené à ressentir au plus profond de son être celle qui submerge Diane et l’amène à se suicider. Mais cette angoisse est aussi celle du créateur, qui a su amener son œuvre à ce point fatal :

« L’artiste se sacrifie ici au profit de la vision qui l’absorbe, la réalité rationnelle vole en éclat, de la même façon que, dans l’esprit du suicidaire, un fait, une idée atteint une telle intensité que le suicidaire s’y identifie totalement, au point qu’elle acquiert un degré maximal de réalité, absorbe le suicidaire et le tue »(11) .

L’angoisse existentielle devant la certitude de la mort, tel est le sentiment, à la fois physique et psychique, que le cinéma de Lynch cherche à provoquer principalement dans les films dont les personnages principaux sont des femmes ( Fire walk with me , Mulholland drive , Inland Empire ). Ce que racontent ces films, c’est l’angoisse de celles qui savent qu’elles vont mourir. Mais raconter ne suffit pas ; il faut le faire ressentir. La structure formelle déstabilisante de ces films a justement comme effet d’obtenir cette sensation. Si cet effet touche si fort un public vaste, c’est parce qu’ordinairement, notre monde moderne s’en protège en nettoyant ou en dissimulant ce qui est sale, en faisant de la violence un jeu où la mort est désincarnée (le liquidage raté du tueur à gage), en se couvrant de clichés idylliques. Mais nous ressentons aussi confusément combien cette mise à l’écart de la mort nous coupe de notre situation existentielle et nous appauvrit en nous réduisant à des consommateurs rationnels. Les films, par exemple, sont pour la plupart des objets de divertissement, ou tentent d’offrir une image objective d’une société réduite aux problèmes sociaux. Ceux de Lynch touchent au fond de l’expérience humaine et de notre situation actuelle. Ils sont cathartiques, et cette opération de purification psychique commence par la réaffirmation du caractère tragique de l’existence, qui prend en compte toutes les strates psychiques, refoulé par la logique mercantile du monde moderne. Dans Fire walk with me et dans Inland Empire , un intense soulagement survient même lorsque le personnage féminin parvient dans l’au-delà. Une musique douce apaise le spectateur, les visages en pleurs des héroïnes et les sourires qui se dessinent sur leurs visages réconcilient la contradiction qui fait de la peur de mourir la condition de la vie authentiquement vécue. Ils invitent au bien-être qui vient après la libération de l’énergie psychique perturbatrice engendrée par l’angoisse. Il n’y a rien de tel dans Mulholland drive , qui se déroule, on l’a vu, le temps d’une fraction de seconde, sur le seuil de la mort. Il y a juste un mot, mais qui dit tout, et qui suavement mais fermement, commande le repos : « Silencio ! ».

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(5) Carl Einstein, Georges Braque , op. cit, p. 54.
(6) Jean-Pierre Luminet, Les trous noirs , Paris, Editions du Seuil, 1992, p. 224.
(7)
Carl Einstein, Georges Braque , op. cit, p. 141.
(8)
Voir, à ce sujet : Jean-Pierre Changeux, Raison et plaisir , Paris, Editions Odile Jacob, 1994, et Antonio R. Damasio, Spinoza avait raison , Paris, Editions Odile Jacob, 2003.
(9)
Hervé Aubron, Mulholland drive de David Lynch , Paris, Yellow Now, 2006, p. 53.
(10)
Antonio R. Damasio, Spinoza avait raison , op. cit, p. 93.
(11)
Carl Einstein, Georges Braque , op. cit, p. 148




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