Archive mensuelle de août 2007

De la dégradation des écosystèmes aux conflits

     Deux récentes conférences du Woodrow Wilson Center’s website nous rappellent que les deux grands facteurs d’incertitude que sont la bulle démographique d’un côté, le changement climatique de l’autre, sont amenés à peser lourdement sur la continuité et la sécurité de nos modes de vie actuels.

  • “Demography and Conflict: How Population Pressure and Youth Bulges Affect the Risk of Civil War”: voir ici

  • “Climate-Security Connections: An Empirical Approach to Risk Assessment”: voir ici

Si l’on comprend assez intuitivement qu’à ressource constante, l’accroissement des populations sur un même territoire induit une pression supplémentaire et immédiate sur les services et produits des écosystèmes desquels les individus tirent leurs subsistances, la relation directe entre dégradation environnementale et instabilité politique demeure incertaine. Or devant la montée de l’angoisse climatique, les instances militaires ne sont pas plus épargnées que les autres. Pour elles, il s’agit dès maintenant d’évaluer l’impact des divers scénarii possible de changement climatique, au niveau de leurs stratégies de défense et de sécurité nationale.

A titre d’exemple, voir le rapport commandé par la Défense américaine (PDF) qui examine les conséquences d’un changement climatique brutal sur la sécurité national américaine.

     Il est maintenant démontré que toutes les atteintes à l’équilibre des écosystèmes affaiblissent en retour les activités humaines (réduction des inputs et des capacités de recyclage des outputs). Au final les conséquences sont qu’on on aboutit vraisemblablement, d’un point de vue collectif, à plus de difficultés dans le maintien de capacités sociales et organisationnelles équilibrées sur le long-terme. Comme la pression sur les écosystèmes intensifie la compétition pour l’accès à l’eau, aux terres productives et aux produits de la pêche, les risques de conflits d’usages se voient par conséquent accrus.

Seulement si cette séquence logique semble aller de soi, l’analyse des précédents historiques dans le domaine de l’eau, ressource libre multi usages et transfrontalière, nous montre que loin de renforcer les tensions, sa raréfaction est également une occasion d’accord et d’organisation. Sur les 50 dernière années, seulement 37 « disputes aquatiques » se sont traduites par des violences, dont 30 impliquant Israël et ses voisins. En dehors du Moyen Orient, on dénombre uniquement 5 conflits violents alors même que 157 traités ont été négociés et signés dans le même temps. Le cas des accords de partage des eaux de l’Indus entre l’Inde et le Pakistan est à ce titre tout à fait remarquable.

Rappelons pour mémoire que les 263 bassins hydriques des fleuves transfrontaliers représentent 45% de la surfaces des terres du globe, accueillent 40% de la population mondiale et 60% du débit mondial des fleuves et rivières. 145 pays sont concernés par un partage des ressources, et 33 sont presque entièrement dépendant de ressources extérieures. Dans le cas d’un pays comme le Pakistan, 70% de toutes ses eaux prennent sources en dehors du pays. En Europe, un fleuve comme le Danube traverse aujourd’hui 17 nations.

Les liens entre ressources et conflits

Généralement les conflits sur une ressource peuvent avoir deux causes souvent complémentaires :

Cependant, au niveau de chaque pays, on pourrait imaginer un schéma plus complet, lequel pourrait ressembler à celui-ci :

     La reproduction des flux, soit de l’ensemble des biens et services environnementaux produits par le territoire, est vulnérable aux pollutions, à la surexploitation, aux destructions occasionnées par les changements d’affectation de l’utilisation des sols (urbanisation, infrastructures de transport…). Une fois fragilisé, on assiste à une diminution des stocks qui induit une raréfaction des ressources impactant en retour (le stock est un input de la production des flux) la bonne reproduction des flux. La raréfaction des ressources en termes de stocks disponibles incluant également une compétions accrue sur leurs usages, demandant une réponse politique et économique adaptée.

Rappelons qu’une ressource est un flux quand elle est disponible de manière périodique et que le taux de prélèvement demeure inférieur au taux de renouvellement. Une ressource est un stock quand un prélèvement de celle-ci mène directement à une baisse identifiable et mesurable de son volume.  Plus précisément, six catégories de ressource pourraient être définies:

  • Non renouvelable, non recyclable (pétrole, gaz, charbon, uranium)

  • Recyclable (les minéraux)

  • Reproductible, mais non renouvelable (eau)

  • Reproductible pour une appropriation privée (nourriture)

  • Stockable et renouvelable (bois et foret)

  • Renouvelable pour une appropriation collective (pêche, espèces biologiques)

Le « governance level» du schéma correspond à la question : comment les institutions politiques et économiques locales sont-elles capables de gérer une situation de pénurie, en interne, en coopérant avec leurs voisins ? Autrement dit quelle est la capacité du système économico-politique local à absorber les crises, tout du moins à ne pas en aggraver les effets sur la sphère des équilibres sociaux.

Un second niveau existe, celui de l’« attractiveness level ». Ce dernier correspond à la question : comment investir et se couvrir dans tel ou tel pays ?Soit la sécurité des biens et des investissements du fait de l’existence d’un type de cadre socio-juridique local. Ce niveau vient ainsi s’additionner à celui de la gouvernance locale, en plus d’avoir un impact sur la fuite des ressources rare vers un marché mondial régulé ou non (trafic).

Ces deux niveaux viennent donc renforcer ou réduire, au cas par cas, les effets d’une dégradation des ressources naturelles du pays sur sa sphère sociale. Determinant ainsi des condition plus ou moins favorables à l’irruption de conflit sur les ressources. Le lien entre dégradation environnementale et conflit n’est donc pas une relation directe mais bien intermédiée par des facteurs institutionnels (on englobera le culturel sous ce terme) et renvoie donc à une analyse des situations au cas par cas.

Terminons ce petit tour d’horizon en présentant une liste de liens anglophones traitant de la sécurité environnementale. Thématique qui semble assez largement sous-développée dans des pays tels que la France.

Environmental Literacy Council : Conflict and Natural Resources publications 

IISD Publications Centre : Environment and Security 

Conserving the Peace: Resources, Livelihoods and Security : Environmental pressures destabilize nations and regions. They can displace waves of environmental refugees from their homes. Increasing competition for water, fisheries and productive land will increase the risks. The Environmental Security Team seeks to identify the environmental factors that could contribute to increased political tension or future conflict, and neutralize them through preventive diplomacy, as well as promoting ways of repairing damage.

Environmental Change and Security Project Report : « From Planting Trees to Making Peace:The Next Steps for Environment, Population, and Security. »

Global Environmental Change and Human Security: Conceptual and Theoretical Issues : « It is certainly the case, as Our Common Future implies, that human security is promoted and threatened by a variety of economic, cultural, political and environmental factors. Research at GECHS pays special attention to the environmental component of human security-and insecurity-but it places this componen in a broader context of social processes and institutions as appropriate. The research guidelines develofor the GECHS Project are an extension of thinking and concern expressed on Our Common Future, and examined from various perspectives, and in different parts of the world, over the past ten years. »

An abrupt climate change scenario and its implications for United States national security. : « The purpose of this report is to imagine the unthinkable-to push the boundaries of current research on climate change so we may better understand the potential implications on United States national security. »

Understanding Environment, Conflict, and Cooperation : « The present document represents UNEP’s response to the growing worldwide interest in further exploring the environment and security nexus and the contribution of timely and credible assessments to conflict prevention. »

Des figures, des visages : petites ritournelles de l’époque

Avec la révolution industrielle s’opère l’accomplissement de l’individu moderne, maître et possesseur de la nature, empire dans un empire. Les chemins d’une révolution écologique encapsulés dedans ? Si tant est que cette formule ait un sens, quelles nouvelles productions pour quels nouveaux types d’individus ? Du retour d’un certain paganisme à un individu fragment de la nature.

Avant de penser la chose, encore faudrait-il dresser quelques petits portraits des différentes formes de l’individu actuel, des formes forcément déjà dépassés. On pense à Nietzsche dans son Zaratoustra : le dernier pape, les deux rois, le plus hideux des hommes, l’homme à la sangsue, le mendiant volontaire, l’enchanteur, l’ombre voyageuse, le dernier homme, l’homme qui veut périr, l’ane, le serpent, l’araignée, etc … toutes ces formes qui préparent et accomplissent le basculement d’un monde vers la mort de Dieu.

A notre minuscule niveau, laisser nous tenter à esquisser quelques portraits tentatives sonores de l’époque. Tiens, et pourquoi pas en détournant, tant qu’on y est, le concept de ritournelle cher à Deleuze et Guattari. On connait la chanson, mais qu’est-ce que je chante au juste quand je sorts de chez moi, quand je rencontre une femme, quand je vais travailler and so on.

En un sens général, on appelle ritournelle tout ensemble de matières d’expression qui trace un territoire, et qui se développe en motifs territoriaux, en paysages territoriaux (il y a des ritournelles motrices, gestuelles, optiques, etc.). En un sens restreint, on parle de ritournelle quand l’agencement est sonore ou ’’dominé’’ par le son » Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie, tome 2 : Mille plateaux, Ed. de Minuit, 1980, p. 397. Ritournelle : forme de retour ou de revenir, notamment musical, lié à la territorialité et à la déterritorialisation, et fabriquant du temps. » Arnaud Villani, Le vocabulaire de Gilles Deleuze, Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 304.

Qui chante quoi appartient à quoi ?

On pourrait bien imaginer-imager quelques-unes de ces « espèces » qui peuplent la sphère de nos pensées. A chacune sa chanson, son éthologie propre, sa manière de coloniser et de composer un territoire. Ce serait alors l’ensemble des relations entre ces territoires qui constitueraient une certaine « écologie de la pensée ». Immanente, à tout moment infiniment variable dans le temps et l’espace.

territoires 

L’homme des va-leurs

L’homme de l’ici

L’homme d’un pro-grès

L’homme antico-pessimis-tique

Petit fragment, cliché instantané bruyant de notre époque…

L’eau, facteur d’instabilité en Chine – Perspectives pour 2015 et 2030

Deux bonnes bonnes raisons de découvrir le rapport d’Alexandre Taithe : « l’eau, facteur d’instabilité en Chine – perspectives pour 2015 et 2030″, du 25 janvier 2007 pour la Fondation pour la Recherche Stratégique :

  • La première est d’ordre méthodologique, restitution de la complexité et qualité de la documentation : « L’aridité témoigne de l’interpénétration entre les questions environnementales et des enjeux stratégiques variés (énergie, relations bilatérales ou régionales, contrôle de l’exode rural, régulation sociale et légitimité de l’ordre politique…) au point de rendre leur traitement indissociable. Isoler les problèmes environnementaux conduit à surestimer leurs impacts, tandis que les écarter prive l’analyse de références de terrain. [...] Les éléments climatiques et environnementaux constituent désormais une contrainte multisectorielle, qui ne peut être résolue, ou seulement à long terme, s’imposant aux pouvoirs publics.

  • La seconde pour la valeur d’exemplarité du cas d’étude : « Laboratoire à l’échelle continentale, la Chine réunit l’ensemble des problèmes rencontrés dans la gestion de l’eau douce à travers le monde : sécheresses et inondations, surexploitation des eaux souterraines et de surface, multiplication des infra-structures lourdes (grands barrages et transferts massifs d’eau), absence de gouvernance de la ressource doublée de concurrences Centre/Périphérie, et abondantes pollutions d’origine agricole, industrielle et domestique. [...] le territoire se désertifie au Nord et dans l’Ouest ; le Sud-Est souffre de sécheresses périodiques ; les principales nappes phréatiques du pays baissent de plusieurs mètres par an ; le fleuve Jaune est à sec sur plus de 600 km au moins 250 jours par an… De plus, la pollution rend impropre aux usages humains les deux tiers des eaux des sept plus grands fleuves de Chine ; et 700 millions de Chinois boiraient une eau de qualité insuffisante. »

Si la construction du rapport reste quant à elle assez classique, les différents scénarios proposés évitent à mon sens les principaux écueils du genre : catastrophisme et/ou réductionnisme.

  • PREMIERE PARTIE : IDENTIFICATION DES RISQUES ET ENJEUX LIES A LA RESSOURCE EN EAU

  • DEUXIEME PARTIE : SCENARIOS 2015 -203

Complément d’information : fiche de synthèse de l’Ambasade de France en Chine : L’eau en Chine -- mission économique -- Mars 2005

Suivez les abeilles…suite

A la suite de notre note intitulée suivez les abeilles…, est ici reproduit l’article du journaliste et écrivain PAUL MOLGA paru dans les Echos en date du 20/08/07.

Les abeilles s’éteignent par milliards depuis quelques mois 

     C‘est une incroyable épidémie, d’une violence et d’une ampleur faramineuse, qui est en train de se propager de ruche en ruche sur la planète. Partie d’un élevage de Floride l’automne dernier, elle a d’abord gagné la plupart des Etats américains, puis le Canada et l’Europe jusqu’à contaminer Taiwan en avril dernier. Partout, le même scénario se répète : par milliards, les abeilles quittent les ruches pour ne plus y revenir. Aucun cadavre à proximité. Aucun prédateur visible, pas plus que de squatter pourtant prompt à occuper les habitats abandonnés.En quelques mois, entre 60 % et 90 % des abeilles se sont ainsi volatilisées aux Etats-Unis où les dernières estimations chiffrent à 1,5 million (sur 2,4 millions de ruches au total) le nombre de colonies qui ont disparu dans 27 Etats.

Au Québec, 40 % des ruches sont portées manquantes. En Allemagne, selon l’association nationale des apiculteurs, le quart des colonies a été décimé avec des pertes jusqu’à 80 % dans certains élevages. Même chose en Suisse, en Italie, au Portugal, en Grèce, en Autriche, en Pologne, en Angleterre où le syndrome a été baptisé « phénomène «Marie-Céleste» », du nom du navire dont l’équipage s’est volatilisé en 1872. En France, où les apiculteurs ont connu de lourdes pertes depuis 1995 (entre 300.000 et 400.000 abeilles chaque année) jusqu’à l’interdiction du pesticide incriminé, le Gaucho, sur les champs de maïs et de tournesol, l’épidémie a également repris de plus belle, avec des pertes allant de 15 % à 95 % selon les cheptels.

 

Syndrome d’effondrement

Légitimement inquiets, les scientifiques ont trouvé un nom à la mesure de ces désertions massives : le « syndrome d’effondrement » -- ou « colony collapse disorder ». Ils ont de quoi être préoccupés : 80 % des espèces végétales ont besoin des abeilles pour être fécondées. Sans elles, ni pollinisation, et pratiquement ni fruits, ni légumes. « Trois quart des cultures qui nourrissent l’humanité en dépendent », résume Bernard Vaissière, spécialiste des pollinisateurs à l’Inra (Institut national de recherche agronomique). Arrivée sur Terre 60 millions d’année avant l’homme, Apis mellifera (l’abeille à miel) est aussi indispensable à son économie qu’à sa survie. Aux Etats-Unis, où 90 plantes alimentaires sont pollinisées par les butineuses, les récoltes qui en dépendent sont évaluées à 14 milliards de dollars.Faut-il incriminer les pesticides ? Un nouveau microbe ? La multiplication des émissions électromagnétiques perturbant les nanoparticules de magnétite présentes dans l’abdomen des abeilles ? « Plutôt une combinaison de tous ces agents », assure le professeur Joe Cummins de l’université d’Ontario.

Dans un communiqué publié cet été par l’institut Isis (Institute of Science in Society), une ONG basée à Londres, connue pour ses positions critiques sur la course au progrès scientifique, il affirme que « des indices suggèrent que des champignons parasites utilisés pour la lutte biologique, et certains pesticides du groupe des néonicotinoïdes, interagissent entre eux et en synergie pour provoquer la destruction des abeilles ». Pour éviter les épandages incontrôlables, les nouvelles générations d’insecticides enrobent les semences pour pénétrer de façon systémique dans toute la plante, jusqu’au pollen que les abeilles rapportent à la ruche, qu’elles empoisonnent. Même à faible concentration, affirme le professeur, l’emploi de ce type de pesticides détruit les défenses immunitaires des abeilles. Par effet de cascade, intoxiquées par le principal principe actif utilisé -- l’imidaclopride (dédouané par l’Europe, mais largement contesté outre-Atlantique et en France, il est distribué par Bayer sous différentes marques : Gaucho, Merit, Admire, Confidore, Hachikusan, Premise, Advantage…) -, les butineuses deviendraient vulnérables à l’activité insecticide d’agents pathogènes fongiques pulvérisés en complément sur les cultures.

Butineuses apathiques

Pour preuve, estime le chercheur, des champignons parasites de la famille des Nosema sont présents dans quantités d’essaims en cours d’effondrement où les butineuses, apathiques, ont été retrouvées infectées par une demi-douzaine de virus et de microbes.La plupart du temps, ces champignons sont incorporés à des pesticides chimiques, pour combattre les criquets (Nosema locustae), certaines teignes (Nosema bombycis) ou la pyrale du maïs (Nosema pyrausta). Mais ils voyagent aussi le long des voies ouvertes par les échanges marchands, à l’image de Nosema ceranae, un parasite porté par les abeilles d’Asie qui a contaminé ses congénères occidentales tuées en quelques jours.C’est ce que vient de démontrer dans une étude conduite sur l’ADN de plusieurs abeilles l’équipe de recherche de Mariano Higes installée à Guadalajara, une province à l’est de Madrid réputée pour être le berceau de l’industrie du miel espagnol. « Ce parasite est le plus dangereux de la famille, explique-t-il. Il peut résister aussi bien à la chaleur qu’au froid et infecte un essaim en deux mois. Nous pensons que 50 % de nos ruches sont contaminées. » Or l’Espagne, qui compte 2,3 millions de ruches, est le foyer du quart des abeilles domestiques de l’Union européenne.

L’effet de cascade ne s’arrête pas là : il jouerait également entre ces champignons parasites et les biopesticides produits par les plantes génétiquement modifiées, assure le professeur Joe Cummins. Il vient ainsi de démontrer que des larves de pyrale infectées par Nosema pyrausta présentent une sensibilité quarante-cinq fois plus élevée à certaines toxines que les larves saines. « Les autorités chargées de la réglementation ont traité le déclin des abeilles avec une approche étroite et bornée, en ignorant l’évidence selon laquelle les pesticides agissent en synergie avec d’autres éléments dévastateurs », accuse-t-il pour conclure. Il n’est pas seul à sonner le tocsin. Sans interdiction massive des pesticides systémiques, la planète risque d’assister à un autre syndrome d’effondrement, craignent les scientifiques : celui de l’espèce humaine. Il y a cinquante ans, Einstein avait déjà insisté sur la relation de dépendance qui lie les butineuses à l’homme : « Si l’abeille disparaissait du globe, avait-il prédit, l’homme n’aurait plus que quatre années à vivre. »

Art et écologie : point de vue machine…

http://www.dailymotion.com/videoSStmxOoEzUabtjVyi

Série barron.png d’après HDR de Stephan Barron 

 

Fragments de cybernétique

 

L’épistémologie de la cybernétique

Morceaux choisis de « Vers une écologie de l’esprit » tome 1, Grégory Bateson, éditions du Seuil 1977

[…] Des progrès extraordinaires ont été réalisés, au cours de ces vingt-cinq dernières années[1], dans la connaissance de ce qu’est l’environnement, de ce qu’est un organisme et surtout de ce qu’est l’esprit. Ces progrès sont dus précisément à la cybernétique, à la théorie des systèmes, à la théorie de l’information et aux sciences connexes.

A l’ancienne question de savoir si l’esprit est immanent ou transcendant, nous pouvons désormais répondre avec une certitude considérable en faveur de l’immanence, et cela puisque cette réponse économise plus d’entités explicatives que ne le ferait l’hypothèse de la transcendance […]

Pour ce qui est des arguments positifs, nous pouvons affirmer que tout système fondé d’événements et d’objets qui dispose d’une complexité de circuits causaux et d’une énergie relationnelle adéquate présente à coup sûr des caractéristiques «mentales ». Il compare, c’est-à-dire qu’il est sensible et qu’il répond aux différences (ce qui s’ajoute au fait qu’il est affecté par les causes physiques ordinaires telles que l’impulsion et la force). Un tel système « traitera l’information » et sera inévitablement auto correcteur, soit dans le sens d’un optimum homéostatique[2], soit dans celui de la maximisation de certaines variables.

Une unité d’information peut se définir comme une différence qui produit une autre différence. Une telle différence qui se déplace et subit des modifications successives dans un circuit constitue une idée élémentaire.

Mais ce qui, dans ce contexte, est encore plus révélateur, c’est qu’aucune partie de ce système intérieurement (inter) actif ne peut exercer un contrôle unilatéral sur le reste ou sur toute autre partie du système. Les caractéristiques « mentales » sont inhérentes ou immanentes à l’ensemble considéré comme totalité.

Cet aspect holistique est évident même dans des systèmes autocorrecteurs très simples. Dans la machine à vapeur à « régulateur » […] le comportement du régulateur est déterminé par le comportement des autres parties du système et indirectement par son propre comportement à un moment antérieur.

Le caractère holistique et mental du système est le mieux illustré par ce dernier fait, à savoir que le comportement du régulateur (et de toutes les parties du circuit causal) est partiellement déterminé par son propre comportement antérieur. Le matériel du message (les transformations successives de la différence) doit faire le tour complet du circuit : le temps nécessaire pour qu’il revienne à son point de départ est une caractéristique fondamentale de l’ensemble du système. Le comportement du régulateur (ou de toute autre partie du circuit) est donc, dans une certaine mesure, déterminé non seulement par son passé immédiat, mais par ce qu’il était à un moment donné du passé, moment séparé du présent par l’intervalle nécessaire au message pour parcourir un circuit complet. Il existe donc une certaine mémoire déterminative, même dans le plus simple des circuits cybernétiques.

La stabilité du système (lorsqu’il fonctionne de façon autocorrective, ou lorsqu’il oscille ou s’accélère) dépend de la relation entre le produit opératoire de toutes les transformations de différences, le long du circuit, et de ce temps caractéristique. Le régulateur n’exerce aucun contrôle sur ces facteurs. Même un régulateur humain, dans un système social, est soumis à ces limites : il est contrôlé à travers l’information fournie par le système et doit adapter ses propres actions à la caractéristique de temps et aux effets de sa propre action antérieure.

Ainsi, dans aucun système qui fait preuve de caractéristiques « mentales », n’est donc possible qu’une de ses parties exerce un contrôle unilatéral sur l’ensemble. Autrement dit : les caractéristiques « mentales » du système sont immanentes, non à quelque partie, mais au système entier.

La signification de cette conclusion apparaît lors des questions du type : « Un ordinateur peut-il penser? », ou encore :  » L’esprit se trouve-t-il dans le cerveau ? » La réponse sera négative, à moins que la question ne soit centrée sur l’une des quelques caractéristiques       « mentales » contenues dans l’ordinateur ou dans le cerveau.

L’ordinateur est autocorrecteur en ce qui concerne certaines de ses variables internes : il peut, par exemple, contenir des thermomètres ou d’autres organes sensibles qui sont affectés par sa température de travail ; la réponse de l’organe sensible à ces différences peut, par exemple, se répercuter sur celle d’un ventilateur qui, à son tour, modifiera la température. Nous pouvons donc dire que le système fait preuve de caractéristiques             « mentales » pour ce qui est de sa température interne. Mais il serait incorrect de dire que le travail spécifique de l’ordinateur – la transformation des différences d’entrée en différences de sortie – est un «processus mental ». L’ordinateur n’est qu’un arc dans un circuit plus grand, qui comprend toujours l’homme et l’environnement d’où proviennent les informations et sur qui se répercutent les messages efférents de l’ordinateur. On peut légitimement conclure que ce système global, ou ensemble, fait preuve de caractéristiques « mentales ». Il opère selon un processus «essai-et-erreur» et a un caractère créatif.

Nous pouvons dire, de même, que l’esprit est immanent dans ceux des circuits qui sont complets à l’intérieur du cerveau ou que l’esprit est immanent dans des circuits complets à l’intérieur du système : cerveau plus corps. Ou, finalement, que l’esprit est immanent au système plus vaste : homme plus environnement.

Si nous voulons expliquer ou comprendre l’aspect « mental » de tout événement biologique, il nous faut, en principe, tenir compte du système, à savoir du réseau des circuits fermés, dans lequel cet événement biologique est déterminé. Cependant, si nous cherchons à expliquer le comportement d’un homme ou d’un tout autre organisme, ce « système » n’aura généralement pas les mêmes limites que le « soi » – dans les différentes acceptions habituelles de ce terme.

Prenons l’exemple d’un homme qui abat un arbre avec une cognée. Chaque coup de cognée sera modifié (ou corrigé) en fonction de la forme de l’entaille laissée sur le tronc par le coup précédent. Ce processus autocorrecteur (autrement dit, mental) est déterminé par un système global : arbre-yeux-cerveau-muscles-cognée-coup-arbre ; et c’est bien ce système global qui possède les caractéristiques de l’esprit immanent.

Plus exactement, nous devrions parler de (différences dans l’arbre) -- (différences dans la rétine) -- (différences dans le cerveau) -- (différences dans les muscles) -- (différences dans le mouvement de la cognée) -- (différences dans l’arbre), etc. Ce qui est transmis tout au long du circuit, ce sont des conversions de différences ; et, comme nous l’avons dit plus haut, une différence qui produit une autre différence est une idée, ou une unité d’information.

Mais ce n’est pas ainsi qu’un Occidental moyen considérera la séquence événementielle de l’abattage de l’arbre. Il dira plutôt : «J’abats l’arbre» et il ira même jusqu’à penser qu’il y a un agent déterminé, le « soi », qui accomplit une action déterminée, dans un but précis, sur un objet déterminé.

C’est très correct de dire : « La boule de billard A a touché la boule de billard B et l’a envoyée dans la blouse » ; et il serait peut-être bon (si tant est que nous puissions y arriver) de donner un exposé complet et rigoureux des événements qui se produisent tout le long du circuit qui comprend l’homme et l’arbre. Mais le parler courant exprime l’esprit (mind) à l’aide du pronom personnel, ce qui aboutit à un mélange de mentalisme et de physicalisme qui renferme l’esprit dans l’homme et réifie l’arbre.

Finalement, l’esprit se trouve réifié lui-même car, étant donné que le « soi » agit sur la hache qui agit sur l’arbre, le « soi » lui-même doit être une « chose ». Il n’y a donc rien de plus trompeur que le parallélisme syntaxique entre : « J’ai touché la boule de billard » et : « La boule a touché une autre boule. »

Si on interroge qui que ce soit sur la localisation et les limites du « soi », les confusions susmentionnées font tout de suite tache d’huile. Prenons un autre exemple : un aveugle avec sa canne. Où commence le « soi » de l’aveugle ? Au bout de la canne ? Ou bien à la poignée ? Ou encore, en quelque point intermédiaire ? Toutes ces questions sont absurdes, puisque la canne est tout simplement une voie, au long de laquelle sont transmises les différences transformées, de sorte que couper cette voie c’est supprimer une partie du circuit systémique qui détermine la possibilité de locomotion de l’aveugle.

De même, les organes sensoriels sont-ils des transducteurs ou des voies pour l’information, ainsi d’ailleurs que les axones, etc. ? Du point de vue de la théorie des systèmes, dire que ce qui se déplace dans un axone[3] est une « impulsion » n’est qu’une métaphore trompeuse; il serait plus correct de dire que c’est une différence ou une transformation de différence.

La métaphore de « l’impulsion » suggère une ligne de pensée « rigoureuse » (voire bornée), qui n’aura que trop tendance à virer vers l’absurdité de l’« énergie psychique » ; ceux qui parlent de la sorte ne tiennent aucun compte du contenu informatif de la quiescence[4]. La quiescence de l’axone diffère autant de l’activité que son activité diffère de la quiescence. Par conséquent, quiescence et activité ont des pertinences informatives égales. Le message de l’activité ne peut être accepté comme valable que si l’on peut également se fier au message de la quiescence.

Encore est-il inexact de parler de « message d’activité » et de « message de quiescence ». En effet, il ne faut jamais perdre de vue que l’information est une transformation de différences ; nous ferions donc mieux d’appeler tel message « activité-non-quiescence », et tel autre «quiescence-non-activité » […]

L’unité autocorrective qui transmet l’information ou qui, comme on dit, « pense », « agit » et   « décide », est un système dont les limites ne coïncident ni avec celles du corps, ni avec celles de ce qu’on appelle communément « soi » ou « conscience » ; il est important d’autre part de remarquer qu’il existe des différences multiples entre le système «pensant» et le       « soi » tels  qu’ils sont communément conçus :

1. Le système n’est pas une entité transcendante comme le « soi ».

2. Les idées sont immanentes dans un réseau de voies causales que suivent les conversions de différence. Dans tous les cas, les « idées » du système ont au moins une structure binaire. Ce ne sont pas des « impulsions », mais de « l’information ».

3. Ce réseau de voies ne s’arrête pas à la conscience. Il va jusqu’à inclure les voies de tous les processus inconscients, autonomes et refoulés, nerveux et hormonaux.

4. Le réseau n’est pas limité par la peau mais comprend toutes les voies externes par où circule l’information. Il comprend également ces différences effectives qui sont immanentes dans les « objets » d’une telle information ; il comprend aussi les voies lumineuses et sonores le long desquelles se déplacent les conversions de différences, à l’origine immanentes aux choses et aux individus et particulièrement à nos propres actions.

Il est important de noter que les dogmes fondamentaux – et à mon sens faux – de l’épistémologie courante se renforcent mutuellement. Si, par exemple, la prémisse habituelle de la transcendance est écartée, celle qui prendra aussitôt sa place sera l’idée de l’immanence dans le corps. Mais cette seconde possibilité est irrecevable, étant donné que de vastes parties du réseau de la pensée se trouvent situées à l’extérieur du corps. Le soi-disant problème « Corps-Esprit », comme on l’appelle d’ordinaire, est mal posé, dans des termes qui conduisent inévitablement vers le paradoxe : si l’esprit est supposé être immanent au corps, il doit alors lui être transcendant; s’il est supposé transcendant, il doit alors être immanent[5], etc.

De même, si nous excluons les processus inconscients du « soi » et les qualifions               d’« étrangers au moi », ceux-ci prennent alors une nuance subjective d’« incitations» et de    « forces » ; et cette qualité pseudo-dynamique est étendue au « soi » conscient qui essaie de « résister » aux « forces » de l’inconscient. C’est ainsi que le « soi » lui-même devient une organisation de « forces » apparentes. Par conséquent, selon la notion courante qui fait du    « soi » un synonyme de la conscience, les idées sont des « forces » ; cette erreur est à son tour renforcée lorsqu’on affirme que l’axone transmet des « impulsions ». Il n’est certes pas aisé de sortir de ce labyrinthe.




[1] Article publié pour la première fois en 1971.

[2] L’homéostasie est la capacité à conserver l’équilibre de fonctionnement en dépit des contraintes extérieures.

[3] Long prolongement fibreux du neurone, qui conduit l’influx nerveux.

[4] Arrêt du développement ou de l’activité provoqué par de mauvaises conditions du milieu (froid ou chaleur excessive). Celle-ci s’interrompt dès que les conditions redeviennent favorables à l’activité de l’espèce.

[5] R. G. Collingwood, the Idea of Nature, Oxford University Press, 1945.