Archive mensuelle de juin 2007

La biodiversité : l’autre choc

     D’après le constat d’étape de l’office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques intitulé « la biodiversité : l’autre choc » : « le choc climatique dont nous commençons à sentir les effets va se doubler d’un choc biologique »

Concernant plus particulièrement l’état des écosystèmes aquatiques, ce dernier nous renvoie au récent  rapport de l’Académie des Sciences sur l’état des eaux continentales : « l’irrigation agricole est responsable de plus de 70 % des extractions et conduit, suivant les besoins et les milieux, à une concentration de pollutions, à une extinction des nappes et de leurs écosystèmes ou à une salinisation des eaux. Du fait de leur accroissement récent, qui s’additionne à des épisodes de sécheresse, ces prélèvements dépassent les capacités de résilience des écosystèmes aquatiques qui sont pourtant habitués aux variations du cycle hydrologique. »

Dans le cadre de notre approche générale des écosystèmes, notre question est alors : qu’est-ce qu’une capacité de résilience d’un écosystème ? En quoi cette notion est-elle liée à la biodiversité ?

La biodiversité : l'autre choc dans -> ACTUS image00127

De la biodiversité à la résilience écologique

      Dit simplement, la résilience écologique d’un écosystème est sa capacité à retrouver un fonctionnement et un développement « régulier » après avoir subi une perturbation importante. On parle ainsi de résilience d’un écosystème forestier pour décrire sa capacité à se reconstituer à la suite d’un incendie.

Nous avons vu précédemment qu’un écosystème était un système complexe dynamique. En ce sens, ce n’est pas un système stable, figé dans un état qui serait le seul état viable pour lui. Nous avons ainsi vu que plus le système est mature, plus il dispose d’alternatives ou de stratégies de croissance différenciées, plus les flux de matières et d’énergies peuvent opter pour des cheminements différents du fait de l’existence de redondances, d’accumulation d’information (relations symbiotiques). Or la biodiversité joue un rôle majeur dans les redondances et le stockage d’information. Plus d’espèces pouvant se substituer les unes aux autres sur la même fonction, plus espèces stockant plus de gênes et donc plus de possibilités ou potentialités de comportementales. De manière analogique, on pourrait dire que tout se passe un peu comme si la nature gérait un portefeuille d’actif, en répartissant les risques et en se préservant des portes de sortie.

Un écosystème évolue donc en permanence selon les fluctuations de son environnement, par à-coups sous l’effet de perturbations naturelles ou anthropiques. On peut même dire qu’il ne survit que grâce à ces perturbations, celles-ci étant un facteur de maintien de la biodiversité. En leur absence, le phénomène de compétition entre espèces peut en effet devenir prépondérant et permettre à l’une d’elles de prendre le dessus.

     Cependant l’écosystème peut perdre cette aptitude à retrouver un état d’équilibre, on dit alors qu’il perd sa capacité de résilience : lorsque la perturbation est trop importante, lors de certaines pollutions graves par exemple, et que les seuils dits d’irréversibilité sont dépassés. Concernant les écosystèmes aquatiques, leur capacité de résilience dépend en grande partie de leur la capacité d’épuration. Celle-ci est limitée la vitesse du processus de dégradation des matières organiques effectué par les bactéries aérobies. Vitesse dépendant de la teneur en oxygène du milieu aquatique et de la température de l’eau influençant l’activité bactériologique. Lorsque ce cumul naturel de matière organique devient trop important, le milieu n’est plus à même de réaliser ainsi son autoépuration et l’équilibre naturel est rompu. La concentration des nitrates d’origines agricole est une parfaite illustration de ce cas. On parle alors d’eutrophisation lorsque le milieu reçoit trop de matières nutritives assimilables par les algues et que celles-ci prolifèrent au détriment de l’équilibre général des espèces.

Transfert d'énergie dans l'écosystème sol

D’autres modifications irréversibles des écosystèmes aquatiques peuvent également survenir lorsque trop de substances toxiques pour les espèces vivantes sont introduites dans ces écosystèmes, provoquant une raréfaction, voire une disparition de certaines espèces fragiles déséquilibrant ainsi la chaîne alimentaire. De même, l’introduction, intentionnelle ou non, de nouvelles espèces peut aussi être à l’origine de profondes modifications de l’écosystème.

En dix ans, plus de 150 pays ont ratifié la Convention sur la biodiversité.  Mais le fait que certains pays comme les Etats-Unis s'en soient abstenu affaiblit considérablement sa portée. : (en orange, les pays qui n'ont pas ratifié la Convention sur la biodiversité signée à Rio en 1992)

En vert les pays adhérents à la convention internationale sur la biodiversité

Les autres « bénéfices » et « services » issus de la biodiversité 

     Si biodiversité et capacité de résilience des écosystèmes sont intimement liées, les « bénéfices » de la biodiversité sont également à rechercher par ailleurs :

  • En termes de santé le rapport précise : « des expériences convergentes effectuées au Brésil et aux Etats-Unis prouvent que la biodiversité est un facteur important d’inhibition de nombreuses maladies (leishmaniose, maladie de Chagas, maladie de Lyme, etc.). A l’opposé, la destruction des milieux est un facteur favorisant de propagation de ces maladies […] »

  • En termes d’agriculture : « [...] près de 20 000 espèces apparentées aux abeilles contribuent à la survie et à l’évolution de plus de 80 % des espèces de fleurs à travers la pollinisation [...] des recherches menées en Europe et aux Etats-Unis sur les herbacées révèlent une corrélation positive entre le nombre d’espèces plantées et la récolte de biomasse à l’hectare […] ceci s’explique, notamment, par le fait qu’un mélange d’espèces permet de combiner celles d’entre elles qui fixent le mieux l’azote et celles d’entre elles qui injectent le plus de carbone dans le sol. »

  • En termes de résistance : « des expériences […] faites aux Etats-Unis et au Burkina Fasso montrent que l’accroissement de la biodiversité permet de mieux résister à la sécheresse […] Des études de l’INRA ont mis en évidence que l’insertion de feuillus dans des plantations industrielles de conifères faisait baisser l’impact des ravageurs (probablement parce que ces feuillus hébergent les prédateurs de ces ravageurs). »

  • En termes de services hydrologiques : « les zones humides – dont la moitié ont disparu en France depuis cinquante ans –, les forêts, les talus jouent un rôle capital dans la distribution hydrologique. Et principalement sur deux points, la filtration et le cycle de rétention/élimination lente de l’eau. Par exemple, les zones humides ont une capacité précieuse à éliminer l’azote des nitrates provenant des bassins versants suivant un processus complexe de rétention puis d’élimination par des micro-organismes du sol. »

     Si le rapport insiste sur l’importance des différents services rendus par la biodiversité, ce dernier n’écarte cependant pas l’éternel problème de la mesure de ceux-ci dans notre champ économique classique (calcul des externalités positives) : « le chiffrage des biens et services fournis par la biodiversité a été calibré autour de 33 000 milliards de dollars en 1997, soit un chiffre analogue à celui du PIB mondial d’aujourd’hui. D’autres estimations, effectuées a contrario sont plus modestes, estimant les coûts non marchands – environnementaux et sanitaires – d’une forte dégradation de la biodiversité à 11 points du PIB ». En effet : « les services de biodiversité sont utilisés par le marché mais ne répondent pas aux critères de ce marché :

  • temps long de constitution contre temps court du marché,

  • utilité collective pas toujours clairement appropriable par des acteurs individuels,

  • absence actuelle apparente de rareté. 

[…] une évolution est donc nécessaire pour donner aux services de la biodiversité une assiette économique, et dans un premier temps sur deux points : l’agriculture et l’eau. »

Les forces à l’oeuvre

     Evolution d’autant plus nécessaires que les forces à l’œuvre pesant sur la biodiversité sont structurellement extrêmement lourdes, pouvant se regrouper sous les deux chapeaux suivants : les variations climatiques et la pression démographiques (besoins agricoles, urbanisation et déforestation).

image0046 dans -> NOTIONS D'ECOLOGIE

Les changements climatiques

     « Sur des échelles de temps longues, le changement climatique isole les espèces, leur permettant de diverger, et est donc plutôt favorable à l’enrichissement de la biodiversité (pompe à biodiversité). Cependant, à l’échelle de quelques décennies, une évolution climatique brutale n’a surement pas les mêmes effets sur les capacités d’adaptation des écosystèmes, sur les temps de réaction des écosystèmes au changement. Les possibilités d’évolution des organismes à cycle rapide de reproduction […] (i.e. des écosystèmes jeunes) ne sont pas les mêmes que pour les massifs forestiers dont la durée de réaction relève de plusieurs décennies, voire de plusieurs siècles […]  Une étude européenne – assise sur des hypothèses basses de réchauffement – montre qu’au moins 19 % des plantes européennes devront migrer d’un km/an pour survivre d’ici 2050 – ce qui correspond à la vitesse de repeuplement du chêne après la dernière glaciation. »

image0056 dans Biodiversité

Les conséquences de la pression démographique

     Déforestation : « une expérience menée sur plus de vingt ans suivant la même méthodologie en Guyane et au Brésil et les modélisations de cette expérience montrent qu’en cas de coupe sévère, les essences se reconstituent sur un siècle et les écosystèmes associés sur plus de deux siècles. On rappellera qu’un hectare de forêt stocke, suivant les essences, de 7 à 10 tonnes de CO2 et que la déforestation annuelle aboutit à l’émission de 2 GT de CO2. »

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     Sur les besoin en matière première : « l’extension dans les dernières années des plantations de palmiers à huile destinés à des biocarburants devrait nous alerter, d’autant plus qu’elles sont situées dans des zones de haute concentration de biodiversité (Asie du Sud-Est, Afrique équatoriale). Pour le seul territoire français, on rappellera que pour atteindre l’objectif de 5,75 % de biocarburant dans l’essence ou le diesel, il serait nécessaire de mobiliser la totalité des jachères. Même si la forêt française bénéficie d’accrus forestiers (70 000 hectares/an), et que sa surface est double de celle qu’elle occupait en 1800, elle pourrait être, à terme, menacée par les besoins des biocarburants. »

Par ailleurs inutile de revenir plus en détail sur les besoins concurrents en nourriture (donc en eau et agriculture intensive !) à venir…dans un monde de plus de neuf milliards d’individus d’ici à 2050 !

Quelques chiffres du rapport

  • « la perte de biodiversité des espèces dans les milieux humides et les eaux continentales a atteint 37 % entre 1970 et 2000 »

  • « la réduction des forêts tropicales sèches (Madagascar, forêt atlantique brésilienne, dont il ne reste plus que 7 à 10 %, se poursuit), »

  • « on observe une poursuite de la déforestation des forêts tropicales humides (Afrique, Asie, Amérique du Sud) à un rythme de 13 millions d’hectares par an, alors que ce milieu héberge 50 % de la flore mondiale. »

  • « en trente ans, la Beauce a perdu plus de 30 % des composés organiques de son sol. »

  • « en Allemagne, par exemple, 100 hectares de milieux naturels sont détruits chaque jour à des fins de construction ou d’installation d’infrastructures ;

  • «  au Brésil, la construction d’une route en milieu forestier, détruit la biodiversité de ce milieu jusqu’à 50 km de part et d’autre de cette route ;

  • «  Pour ne s’intéresser qu’au cas de la France, le nombre d’espèces invasives dénombrées a augmenté de 50 % en quatre ans (104 en 2002, 153 en 2006). »

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Valeurs de la biodiversité globale: en rouge une biodiversité élevée, en bleu une biodiversité réduite.
Source:
Biogeography & Conservation Lab, The Natural History Museum, London, UK.

Hybride – body art – hacktivisme

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Cet article est un brouillon/bouillon issu de réflexions/intuitions encore très largement hors-sol

@Stelarc
@Stelarc

     Stelarc, artiste australien du Body Art connu pour s’être fait greffer récemment une troisième oreille sur son avant bras, nous offre à travers ses créations l’occasion d’une rencontre entre démarche artistique et scientifique.

Dans un article de Marie Lechner « Le corps amplifié de Stelarc », le créateur nous éclairait ainsi sur sa démarche : « […] Je ne vois pas le corps comme le site de la psyché ou de l’inscription sociale mais comme un appareil biologique. Je ne crois pas à la prééminence du moi, de l’ego, à l’humain comme une entité singulière et autonome, nous sommes conditionnés par le milieu dans lequel nous vivons. Ce qui est important ce n’est pas ce qui se passe en nous, mais ce qui se passe entre nous […] Tous mes projets et performances se penchent sur l’augmentation prothèsique du corps, que ce soit une augmentation par la machine, une augmentation virtuelle ou des processus biologiques, comme l’oreille supplémentaire, ce sont des manifestations du même concept […] l’idée du corps comme une architecture évolutive, une structure anatomique alternative. Dans le cas de l’oreille, on a répliqué une partie du corps, on l’a relocalisée, on l’a reconnectée. »

A la lecture de l’article, il nous est apparu comme intéressant de relier ses propos avec quelques fragments « biologiques » issus de l’éthologie et de l’écologie.

Extérieur vs intérieur

     Premièrement, que tirer du constat des premiers zoologues mutant vers l’éthologie (les mondes animaux d’Uexküll) sur les rapports de coévolution entre un organisme et son environnement ?

On pourrait résumer leurs observations en disant que pour eux, l’intérieur n’est qu’un extérieur sélectionné, et l’extérieur, un intérieur projeté. Autrement dit, le sujet vivant porte à l’intérieur de lui l’organisation de son milieu. Ce qu’Edgar Morin appelle l’auto-éco-organisation. Du coup, nous sommes amenés à penser la frontière intérieur/extérieur comme poreuse, mais également mobile quand l’écologie nous éclaire sur les interactions des vivants qui tout à la fois composent un milieu et s’y construisent.

Les mutations qui affectent notre « appareil biologique » semblent donc ne pas devoir appartenir ni à un intérieur, ni à un extérieur, mais pour reprendre le terme d’Edgar Morin, à un dialogue constant entre les deux. C’est à dire que du fait d’une intériorité propre construite avec l’extérieur(langage, culture, organisation de la matière, circulation de l’énergie…), « je » suis capable de sélectionner/discriminer/reconnaître un objet spécifique dans l’infinité de la nature. Par suite, « je » vais pouvoir transformer cette perception dans mon environnement en action. C’est-à-dire, en une nouvelle fonction qui en retour viendra modifier mon intériorité en s’y intégrant (nouvel organe, ie nouvelle machine incorporée).

Cercle fonctionnel d’après Uexküll

Hybride - body art - hacktivisme dans -> ACTUS image002

L’homme écran

     Stelarc : «  Ce corps biologique avec cette forme particulière et ces fonctions particulières devient inadéquat dans le contexte technologique des machines de haute précision. Ce qui ne signifie pas qu’on peut s’en passer. Mais le corps pourrait par exemple être technologiquement augmenté ou génétiquement amélioré, il pourrait être reprogrammé ou redesigné. En d’autres termes, acceptons-nous le statu quo biologique […] acceptons-nous le corps humain tel qu’il est et devenons nous poétique ou philosophique vis-à-vis de la condition humaine ou questionnons-nous ce que ça signifie d’être humain, ce que signifie avoir un corps et comment ce corps interagit dans le monde. »

De ce que nous avons dit précédemment, le statu quo biologique ne peut exister du fait des interactions permanentes entre un sujet et son environnement. C’est donc cette idée même de statu quo est la représentation poétique au sens où l’entend Stelarc.

Qui plus est, celui-ci semble vouloir donner un primat évolutif au contexte technologique sur un corps qui serait comme périmé, comme à la poursuite d’un contexte extérieur changeant. Mais ce dernier ne peut-être dépassé que par lui-même. Ce que Stelarc appelle contexte technologique n’est rien d’autre que le monde des hommes, soit un monde qui correspond aussi à l’extérnalisation de capacités individuelles internes qui lui coexistent sous forme de virtualités ou de potentiels.

C’est à dire que si je suis capable d’agir comme ça, fabriquer une machine par exemple, c’est aussi que je porte en moi la structure même de cette machine. Et ce dialogue dont nous parlions tout à l’heure agit alors comme un dédoublement intérieur/extérieur duquel nous ne participons peut-être qu’en tant que membrane filtrante, interface dynamique ou écran.

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Prenons l’exemple suivant afin d’établir quelque peu ce propos. Admettons par exemple que je sois écrivain. Dans un processus d’attention, je filtre des éléments de mon environnement, je les incorpore, je les mélange. Se forme alors une bouillie presque inaudible, mais dont certains des fragments que je perçois me poussent à agir dans le sens d’une externalisation de ceux-ci. Je prends alors un papier et j’écris. Toujours dans un environnement qui ne cesse d’influencer ce processus. Je me relis, c’est à dire que je poursuis un dédoublement intérieur/extérieur dans lequel je me situe comme à l’interface. Je gratte la matière extérieure, je la sonde pour qu’elle me révèle en écho une intériorité encore « innommable ». Enfin, après tout un jeu d’essais/erreurs, je libère cette matière dans un environnement pour que les échos de son mouvement viennent en retour modifier la perception que j’en ai, la perception de moi-même. Et mon environnement change alors de couleur…et ainsi de suite…ping virgule pong…

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Stimuler et actualiser des fonctions

Sans présager des modes de représentation/décontextualisation qu’il en a, le pied biologique de l’homme est donc comme pris dans ce dialogue permanent entre ses milieux intérieurs et extérieurs. A ce niveau, on pourrait donc avancer l’idée que la technique permet à l’homme de sortir partiellement des limites inhérentes à ce dialogue.  Comment ? En actualisant des potentiels mentaux encore virtuels et non directement « intégrables » du fait de l’environnement dans lequel il « choisit » de se construire à une époque donnée, et qui ne lui permet pas telle ou telle stimulation, telle ou telle rencontre, telle ou telle formation d’organe.

Uexküll

C’est-à-dire que face à notre activité de domestification et de réduction des variations du dehors, assurance socio-économique, nous perdons en diversités et potentiels d’actions du fait de la diminution des rencontres possibles dans un environnement extérieur « apaisé », « sur-sélectionné » et « standardisé ». J’évite la vague, j’évite l’araignée, et tout un tas de choses que je juge comme hasardeuses.

Pour contrer ce phénomène d’appauvrissement du dialogue d’avec les diversités du dehors, et donc en actions possibles, nous externalisons alors les potentialités virtuelles internes dont nous percevons tel un sonar des échos dans diverses expériences interactives à la limite de nous-mêmes (exploration du non humain, de la maladie…). A partir de là, nous en projetons les bases sous forme de machines. C’est-à-dire à travers des fonctions dont l’intégration au corps biologique n’est encore que partielle. En ce sens, ce que nous appelons machines ne sont que des potentialités virtuelles existantes en germe, dans la matière du corps biologique, et que nous externalisons. Avant peut-être de les incorporer sous forme d’organes (biologiques ou symboliques).

Ainsi, quand Stelarc nous dit : « […] si nous considérons que c’est ce corps biologique qui perçoit, qui agit dans le monde, que se passe-t-il quand nous augmentons le corps avec des technologies, quand nous construisons un corps qui peut agir au-delà des frontières de sa peau et de l’espace local qu’il habite ? Cette idée d’un système nerveux prolongé est déjà réalisée : des corps séparés spatialement mais connectés électroniquement, c’est la définition de l’Internet, un système nerveux externe pour une multiplicité de corps », nous pouvons le renvoyer à Bateson pour soutenir qu’Internet n’est que l’avatar extérieur projeté d’un fonctionnement interne qui lui coexiste. Il n’y a donc pas augmentation directe des capacités du corps, mais actualisation dans le monde extérieur d’un potentiel mental.

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Bateson : « Si nous voulons expliquer ou comprendre l’aspect « mental » de tout événement biologique, il nous faut, en principe, tenir compte du système, à savoir du réseau des circuits fermés, dans lequel cet événement biologique est déterminé. Cependant, si nous cherchons à expliquer le comportement d’un homme ou d’un tout autre organisme, ce « système » n’aura généralement pas les mêmes limites que le « soi » – dans les différentes acceptions habituelles de ce terme. Prenons l’exemple d’un homme qui abat un arbre avec une cognée. Chaque coup de cognée sera modifié (ou corrigé) en fonction de la forme de l’entaille laissée sur le tronc par le coup précédent. Ce processus auto-correcteur (autrement dit, mental) est déterminé par un système global : arbre-yeux-cerveau-muscles-cognée-coup-arbre ; et c’est bien ce système global qui possède les caractéristiques de l’esprit immanent. Plus exactement, nous devrions parler de (différences dans l’arbre) – (différences dans la rétine) – (différences dans le cerveau) – (différences dans les muscles) – (différences dans le mouvement de la cognée) – (différences dans l’arbre), etc. Ce qui est transmis tout au long du circuit, ce sont des conversions de différences ; et, comme nous l’avons dit plus haut, une différence qui produit une autre différence est une idée, ou une unité d’information. »

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Une fois le potentiel actualisé et extériorisé, la conscience humaine peut intervenir par réflexivité (l’écran). Le dédoublement de la fonction entre l’intérieur et l’extérieur va ouvrir un nouveau champ d’étude à celle-ci. Champ d’étude qui conduira ou pas à accélérer son intégration : création d’un organe ou multiplication de machines extérieures (greffes partielles).

@Stelarc

Evolution forcée ?

     « […] quand on pense au cyborg, ça nous rend anxieux parce qu’un cyborg est en partie un homme, en partie une machine, il y a cette crainte d’être automatisé. Mais nous avons toujours construit des artefacts, des instruments et des machines. Nous craignons ce que nous avons toujours été et sommes déjà devenus, des zombies et des cyborgs. » Stelarc

De ce que nous tentons de dire depuis le début, ressort qu’une part de notre évolution ne se fait pas par une accélération de la sélection naturelle à travers la greffe de machine, mais bien par le développement d’une capacité à multiplier des fonctions intégrables au corps hors du champ expérimental d’un environnement naturel vécu. En ce sens, la machine c’est l’homme et l’homme c’est la machine. Le langage est une machine intégrée (organe symbolique) qui amène l’homme à une nouvelle naissance, la conquête d’un nouveau monde par l’émergence du symbolique dans le biologique.

« […] L’oreille que les chirurgiens ont implantée dans mon bras est une sorte de structure poreuse qui permet aux cellules de la peau de pousser à l’intérieur, l’oreille finissant ainsi par faire biologiquement partie de mon bras. » Stelarc.

Reste qu’il est difficile de suivre Stelarc sur cette voie sans penser l’homme comme isolable de son environnement. L’intégration partielle, la machine extérieure, ne peut finir par faire biologiquement partie de mon corps. Qu’elle soit composée de matière biologique ou non, cette troisième oreille reste une machine extérieure, une greffe et non une émergence issue d’un processus intéractif d’accouplement extérieur/intérieur tel que décrit par l’éthologie et l’écologie. Dès lors notre recherche visant à multiplier des fonctions intégrables au corps hors du champ expérimental d’un environnement naturel vécu, celle-ci ne peut déboucher de fait que sur une multiplication des mondes virtuels où l’expérience nous est possible.

@Stelarc

Ainsi, à mesure que notre environnement biologique s’appauvrit – crise écologique, surhabitation du monde et réduction des possibilités d’expériences vécus – nous sommes déjà poussés à accélérer sans cesse la création de nouveaux mondes virtuels ou l’expérience est possible. Cela afin d’y vivre et sonder de nouvelles formes d’interactions, avec de nouveaux objets, pour intégrer de nouvelles fonctions et ainsi maintenir une accélération de notre évolution au moins constante.

Nous sommes donc comme condamnés à multiplier nos extérieurs, à nous dissoudre dans de nouvelles dimensions dont nous ne percevons encore à l’heure actuelle que de très faibles échos (Internet, réseaux urbains…). Les nouvelles naissances ou naissances successives de l’homme, du biologique à l’émergence du symbolique, à l’émergence du xxx … vers xxx …

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     Les travaux de Stelarc « l’idée du corps comme une architecture évolutive » nous révèlent une tentative d’intégration forcée. La greffe sur un corps pensé dans un contexte, mais finalement décontextualisé par l’élimination de la boucle « animale » du dialogue intérieur/extérieur. Le court-circuit d’une part biologique malgré tout pensée comme un statut quo. En découle une multiplication de la greffe plus qu’une multiplication des environnements.

Mais tout cela nous ouvre à beaucoup de questions : qu’émerge-t-il le jour où nous sommes capables d’intégrer les potentialités du corps au corps sans passer par le stade extérieur de la machine (outil) ? L’alliance « animale » de l’intérieur projeté à l’extérieur sélectionné peut-elle être rompue ? Le temps de l’intégration par l’expérience d’un monde vécu peut-il être dépassé ? Peut-on assister à la mort de notre « pied » biologique, à une nouvelle émergence dans l’auto-organisation pure où existence et action appartiendraient à un même mouvement ? Peut-on devenir un empire dans un empire autrement qu’en devenant cet empire…and so on…le fantasme de l’auto-création.

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Cadrage

http://www.dailymotion.com/video/2QcMs4iXuoL6VgrU1

Extrait de lecture d’après : Une vie, une oeuvre - France Culture 
« Gregory Bateson (1904 – 1980) ou la quête des structures du vivant »

http://www.dailymotion.com/video/4fHVbPnVItOKpgyt5

Extrait de lecture d’après : Une vie, une oeuvre - France Culture 
« Gregory Bateson (1904 – 1980) ou la quête des structures du vivant »

Extrait de lecture d’après : Histoire de psychanalyse – France Culture -  Jacques Alain Miller (4/20 l’invention du partenaire)

http://www.dailymotion.com/video/2URJuDfkfBfDigAAU

Extrait de texte d’après : Vers une écologie de l’esprit - Grégory Bateson (style grâce et information dans l’art primitif – tome1)

De l’éthique à l’éthologie, un portrait de Spinoza par Gilles Deleuze

Spinoza. : Philosophie pratique Extraits de Spinoza, Philosophie pratique.
Editeur : Editions de Minuit; Édition : [Nouv. éd.] (1 avril 2003) Collection : Reprise

http://www.dailymotion.com/video/x3x1a6 

Corps et Nature

     […] Si nous sommes spinozistes, nous ne définirons quelque chose ni par sa forme, ni par ses organes et ses fonctions, ni comme substance ou comme sujet. Pour emprunter des termes au Moyen Age, ou bien à la géographie, nous le définirons par longitude et latitude. Un corps peut être n’importe quoi, ce peut être un animal, ce peut être un corps sonore, ce peut être une âme ou une idée, ce peut être un corpus linguistique, ce peut être un corps social, une collectivité.

Nous appelons longitude d’un corps quelconque l’ensemble des rapports de vitesse et de lenteur, de repos et de mouvement, entre particules qui le composent de ce point de vue, c’est-à-dire entre éléments non formés.

De l’éthique à l’éthologie, un portrait de Spinoza par Gilles Deleuze dans -> CAPTURE de CODES : image0025

Nous appelons latitude l’ensemble des affects qui remplissent un corps à chaque moment, c’est-à-dire les états intensifs d’une force anonyme (force d’exister, pouvoir d’être affecté). Ainsi nous établissons la cartographie d’un corps.

image0034 dans Deleuze

L’ensemble des longitudes et des latitudes constitue la Nature, le plan d’immanence, toujours variable, et qui ne cesse pas d’être remanié, composé, recomposé, par les individus et les collectivités.

image0044 dans Monde animal

[…] Concrètement, si vous définissez les corps et les pensées comme des pouvoirs d’affecter et d’être affecté, beaucoup de choses changent. Vous allez définir un animal, ou un homme, non pas par sa forme, ses organes et ses fonctions, et pas non plus comme un sujet : vous allez le définir par les affects dont il est capable. Capacité d’affects, avec un seuil maximal et un seuil minimal, c’est une notion courante chez Spinoza.

[…] Par exemple : il y a de plus grandes différences entre un cheval de labour ou de trait, et un cheval de course, qu’entre un bœuf et un cheval de labour. C’est parce que le cheval de course et cheval de labour n’ont pas les mêmes affects ni le même pouvoir d’être affecté ; le cheval de labour a plutôt des affects communs avec le bœuf.

image0051 dans Monde végétal

On voit bien que le plan d’immanence, le plan de Nature qui distribue les affects, ne sépare pas du tout des choses qui seraient dites naturelles et des choses qui seraient dites artificielles. L’artifice fait complètement-partie de la Nature, puisque toute chose, sur le plan immanent de la Nature, se définit par des agencements de mouvements et d’affects dans lesquels elle entre, que ces agencements soient artificiels ou naturels.

Ethologie et mode d’existence

     […] Longtemps après Spinoza, des biologistes et des naturalistes essaieront de décrire des mondes animaux définis par les affects et les pouvoirs d’affecter ou d’être affecté. Par exemple, J. von Uexküll le fera pour la tique, animal qui suce le sang des mammifères. Il définira cet animal par trois affects : le premier, de lumière (grimper en haut d’une branche) ; le deuxième, olfactif (se laisser tomber sur le mammifère qui passe sous la branche) ; le troisième calorifique (chercher la région sans poil et plus chaude). Un monde avec trois affects seulement parmi tout ce qui se passe dans la forêt immense. Un seuil optimal et un seuil pessimal dans le pouvoir d’être affecté : la tique repue qui va mourir, et la tique capable de jeûner très longtemps.

De telles études, qui définissent les corps, les animaux ou les hommes, par les affects dont ils sont capables, ont fondé ce qu’on appelle aujourd’hui l’éthologie. Cela vaut pour nous, pour les hommes, pas moins que pour les animaux, parce que personne ne sait d’avance les affects dont il est capable, une longue affaire d’expérimentation, c’est une longue prudence, une sagesse spinoziste qui implique la construction d’un plan d’immanence ou de consistance.

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[…] L’Ethique de Spinoza n’a rien à voir avec une morale, il la conçoit comme une éthologie, c’est-à-dire comme une composition des vitesses et des lenteurs, des pouvoirs d’affecter et d’être affecté sur ce plan d’immanence. Voilà pourquoi Spinoza lance de véritables cris : vous ne savez pas ce dont vous êtes capables, en bon et en mauvais, vous ne savez pas d’avance ce que peut  un corps ou une âme, dans telle rencontre, dans tel agencement, dans telle combinaison.

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L’art de composer ses rapports

     […] L‘éthologie, c’est d’abord l’étude des rapports de vitesse et de lenteur, des pouvoirs d’affecter et d’être affecté qui caractérisent chaque chose. Pour chaque chose, ces rapports et ces pouvoirs ont une amplitude, des seuils (minimum et maximum), des variations ou transformations propres. Et ils sélectionnent dans le monde ou la Nature ce qui correspond à la chose, c’est-à-dire ce qui affecte ou est affecté par la chose, ce qui meut ou est mû par la chose. Par exemple, un animal étant donné, à quoi cet animal est-il indifférent dans le monde infini, à quoi réagit-il positivement ou négativement, quels sont ses aliments, quels sont ses poisons, qu’est-ce qu’il « prend » dans son monde ?

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Tout point a ses contrepoints: la plante et la pluie, l’araignée et la mouche. Jamais donc un animal, une chose, n’est séparable de ses rapports avec le monde : l’intérieur est seulement un extérieur sélectionné, l’extérieur, un intérieur projeté ; la vitesse ou la lenteur des métabolismes, des perceptions, actions et réactions s’enchaînent pour constituer tel individu dans le monde. Et, en second lieu, il y a la manière dont ces rapports de vitesse et de lenteur sont effectués suivant les circonstances, ou ces pouvoirs d’être affecté, remplis. Car ils le sont toujours, mais de manière très différente, suivant que les affects présents menacent la chose (diminuent sa puissance, la ralentissent, la réduisent au minimum), ou la confirment, l’accélèrent et l’augmentent : poison ou nourriture ?

Enfin, l’éthologie étudie les compositions de rapports ou de pouvoirs entre choses différentes. C’est encore un aspect distinct des précédents. Car, précédemment, il s’agissait seulement de savoir comment une chose considérée peut décomposer d’autres choses, en leur donnant un rapport conforme à l’un des siens, ou au contraire comment elle risque d’être décomposée par d’autres choses.

Mais, maintenant, il s’agit de savoir si des rapports (et lesquels ?) peuvent se composer directement pour former un nouveau rapport plus « étendu », ou si des pouvoirs peuvent se composer directement pour constituer un pouvoir, une puissance plus « intense ». Il ne s’agit plus des utilisations ou des captures, mais des sociabilités et communautés.

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Comment des individus se composent-ils pour former un individu supérieur, à l’infini ? Comment un être peut-il en prendre un autre dans son monde, mais en en conservant ou respectant les rapports et le monde propres ? Et à cet égard, par exemple, quels sont les différents types de sociabilité ? Quelle est la différence entre la société des hommes et la communauté des êtres raisonnables ?… Il ne s’agit plus d’un rapport de point à contrepoint, ou de sélection d’un monde, mais d’une symphonie de la Nature, d’une constitution d’un monde de plus en plus large et intense. Dans quel et comment composer les puissances, les vitesses et les lenteurs ?

[…] Plan de composition musicale, plan de la Nature, en tant que celle-ci est l’Individu les plus intenses et le plus ample dont les parties varient d’une infinité de façons. Uexküll un des principaux fondateurs de l’éthologie, est spinoziste lorsqu’il définit d’abord les lignes mélodiques ou les rapports contrapuntiques qui correspondent à chaque chose, puis quand il décrit une symphonie comme unité supérieure immanente qui prend de l’ampleur (« composition naturelle »). Comme le dit Uexküll : « tout organisme est une mélodie qui se chante elle-même ».

Nature et finalité ? Un point de vue nietzschéen moraliné

Entendu dans l’air du temps… 

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Tout jugement sur la vie n’est rien d’autre qu’un symptôme de l’état vital de celui qui le porte.

D’après extraits audio : « Le savoir de la vie » – Questions d’éthique - par Monique Canto-Sperber – France culture 2007 – intervention de Luc Ferry (moralinien : de la persistance des valeurs, ie transcendantes).

Histoire de…Nietzsche

“ Plus le sentiment de l’unité avec nos contemporains augmente, plus les hommes s’uniformisent, plus aussi ils ressentent sévèrement la moindre différence comme immorale. C’est ainsi que se forme nécessairement le sable humain : tous très semblables, très petits, très arrondis, très accommodants, très ennuyeux […] Un petit sentiment faible et obscur de bien-être médiocre uniformément répandu, une chinoiserie générale améliorée et poussée au bout – serait-ce là l’ultime image de l’humanité ? Inévitablement, si elle persévère dans les voies de la moralité antérieure. Il faut y réfléchir à fond : peut-être faudra-t-il que l’humanité tire un trait sous son passé, peut-être faudra-t-il appliquer à tout homme ce canon nouveau : soit différent de tous les autres et sois heureux que chacun diffère de son voisin. ” Nietzsche 187 La volonté de puissance II

« Friedrich Nietzsche, un voyage philosophique », documentaire d’ Alain Jaubert, France, 2001-1h39mn, coproduction : ARTE France, Palette Production.

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« Il faut qu’il y ait un chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse » Nietzsche.

Hasard et nécessité

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« Tout ce qui existe dans l’univers est le fruit du hasard et de la nécessité » Démocrite

« Le code (génétique) n’a pas de sens à moins d’être traduit […] La machine à traduire de la cellule moderne comporte environ 150 constituants macromoléculaires qui sont eux-mêmes codés dans l’ADN : le code ne peut-être traduit que par des produits de traduction. Quand et comment cette boucle s’est elle refermée sur elle-même ? » Jacques Monod [1]

Les moteurs de l’évolution : le hasard et nécessité

     Toute réflexion sur l’écologie et les milieux humains ne peut faire l’économie d’un détour, même succinct, sur les thèmes du hasard et de la nécessité, de l’ordre et du désordre. D’un côté nous reconnaissons que la vie est caractérisée par l’ordre : le métabolisme des cellules nécessitant la coordination d’une multitude de réactions chimiques (ordre fonctionnel) et le code génétique déterminant l’arrangement, la spécialisation des molécules (ordre architectural). De l’autre côté, le second principe de la thermodynamique affirme que l’état d’évolution le plus probable de tout système isolé est l’état d’équilibre désordonné (entropie). Ici et là, nous pouvons constater que la vie comprend à la fois des structures régulières (les biorythmes du métabolisme) et des structures chaotiques (processus neurologiques).

A notre niveau, la question n’est pas de chercher à définir le hasard ou la nécessité, bien plus de proposer un regard sur quelques relations et articulations possibles entre ces deux « concepts » : hasard et nécessité, hasard ou nécessité, nécessité du hasard, le hasard en tant que nécessité inconscience ou inconnaissable etc. etc.…

En effet, le « hasard », entendu au sens de contingence (croisement entre deux chaînes causales indépendantes pour Cournot, i.e. la tuile qui tombe du toit sur la tête du passant[2]), reste malgré tout compatible avec la vision d’un univers déterministe. A titre d’exemple, citons le concept implicite de contingence locale chez Spinoza, sans lequel il n’y aurait pas de parties 4 et 5 à l’Ethique. Celui-ci pourrait se résumer comme suit : il n’est pas nécessaire que j’existe, mais si j’existe je serais déterminé par l’ordre des causes et des effets. Plus généralement, lorsqu’il est question de l’existence humaine, à l’enchaînement causal ne s’oppose pas l’arbitraire mais les thèmes de la liberté et de la responsabilité. Enfin, hasard et prévisibilité ne s’entre-excluent pas. Comme le confirme la statistique (loi des grands nombres), un dé lancé au hasard tombera en moyenne autant de fois sur chacune de ses faces.

Hasard >> nécessité

     Pour un Darwiniste classique, la sélection naturelle est avant tout le fruit de mutations génétiques qui apparaissent au hasard et desquelles la nécessité sélectionne et conserve les caractères les plus adaptés à la survie de l’espèce. Ce mécanisme repose donc presque exclusivement sur le hasard des forces, ne résumant la nécessité qu’à la seule survie. Ce faisant il met de côté l’ensemble des techniques dites parfois « imaginatives » d’un sujet vivant (coévolution, conservation de la diversité génétique, lutte contre les prédateurs, communication, connotations d’activités au sens d’Uexküll…). Le rôle du hasard dans l’apparition de la vie est donc ici très important, le choix étant purement aléatoire comme le dira Jacques Monod : « […] l’ancienne alliance est rompue ; l’homme sait enfin qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’univers d’où il a émergé par hasard […] Nous n’avons, à l’heure actuelle, pas le droit d’affirmer, ni celui de nier que la vie soit apparue une seule fois sur terre, et que, par conséquent, avant qu’elle ne fut, ses chances d’être étaient quasiment nulles. Cette idée […] heurte notre tendance humaine à croire que toute chose réelle dans l’univers actuel était nécessaire, et de tout temps ».

Jacques Monod tente là de répondre à la question suivante : comment dans un monde de nécessité (les lois de la physique), concevoir que certaines coalitions de particules en soient venues à constituer des êtres vivants. En effet, l’apparition de la vie sur terre ne peut être déduites des seules lois de la physique, celles-ci ne traduisant aucune capacité que l’on pourrait attribuer à la matière de s’organiser. « Mais il se fait que, sur la Terre, un événement d’une très haute improbabilité a eu lieu. La singularité de cet événement est précisément d’avoir fait exister un nouveau type de nécessité, se dessinant sur fond de hasard : des mutations aléatoires affectent « ce qui » se reproduit, et les différences entre les taux de reproduction de ces divers « ce qui » entraînent nécessairement l’histoire sélective, seule « raison » tant de l’organisation d’un vivant individuel que de l’histoire des vivants.[3] »

Comprendre la vie à l’aide des seules lois de la physique revient donc à s’initier au calcul des probabilités. C’est précisément la probabilité de reproduction qui constitue la question nouvelle posée par le vivant : « […] à partir de là, on peut concevoir comment, dans la trame universelle des interactions, des êtres peuvent donner l’impression qu’ils poursuivent leurs propres fins, une fin dont la seule raison est de survivre et de se reproduire à travers un processus de sélection.[4] » Dans un tel modèle le hasard est créateur, la nécessité, exprimée sous forme de déterminisme génétique, le moteur sélectif de l’histoire.

Hasard et nécessité

     La théorie de l’évolution des « systèmes auto-organisés critiques » peut nous aider à voir plus clair dans le type de relation [et], duale et complémentaire. Imaginons un instant l’ensemble des espèces sous la forme d’un immense tas de sable. Ce dernier serait soumis à deux « forces », deux dynamiques opposées. D’un côté l’attraction de grains de sable nouveaux venant consolider la structure d’ensemble du tas, de l’autre, l’effondrement qui en emporte de grosses parties. Tandis que s’ajoutent les grains de sable la structure se tient, c’est la nécessité, cependant il peut se produire des avalanches, c’est le hasard. Cette hypothèse retient donc que :

  • s’il n’y avait pas de hasard, le tas de sable ne s’effondrerait jamais et continuerait à croître vers l’inconnue ;

  • s’il n’y avait pas des grains de sable qui toujours viennent s’ajouter, le tas de sable ne recommencerait continuellement à se restructurer, cela malgré les avalanches ;

Dans un tel modèle, une perturbation mineure suffit donc à transformer à grande échelle, autrement dit rien n’est indifférent. Ici hasard et nécessité fonctionnent donc dans une relation dialectique, la nécessité créant en quelque sorte ce que le hasard défait. Hasard et nécessité manifesteraient donc la dualité de la vie, si le hasard est un frein, la nécessité serait un accélérateur. Deux exemples de techniques « imaginatives » sont proposés ici pour illustrer ce que pourrait être cette relation duale : celui de la guêpe et de l’orchidée, celui de l’acacia et du kudu.

La guêpe et l’orchidée

Hasard et nécessité dans -> CAPTURE de CODES : image0011

      Malgré leur caractère souvent hermaphrodite et le rôle joué par le vent dans le transport du pollen, la fécondation des plantes nécessite la participation d’autres individus, principalement afin de brassage et de conservation de la diversité génétique. Pour ce faire, les orchidées sont capables d’imiter (leurre visuel et odeur) la guêpe femelle afin d’utiliser le mâle pour assurer le transport et la diffusion du pollen.

Ainsi pendant que le mâle tente de copuler avec le leurre de la fleur, celle-ci lui accole le pollen qu’il ira déposer sur le leurre d’une prochaine orchidée. L’orchidée-marteau est encore plus spécifique dans son approche. En effet, celle-ci a dû répondre à un problème très particulier: la guêpe mâle utilisée pour le transport du pollen ne fait qu’atterrir sur la guêpe femelle pour repartir immédiatement copuler en vol. Impossible à résoudre ? Pas vraiment. Afin d’accoler son pollen, le végétal a inventé le mécanisme de marteau et d’enclume suivant : le leurre de la femelle est présenté au bout d’un bras élastique. Quand le mâle tente d’enlever le leurre, le bras élastique combiné aux efforts de la guêpe mâle font que celui-ci se met à décrire des cercles qui le font se frapper sur une « enclume ». Enclume où se trouve le pollen qui vient s’accrocher à la guêpe, mais aussi un organe femelle de la plante lui permettant de se féconder avec le pollen qui se trouve déjà accroché à la guêpe.

L’acacia et le koudou image002 dans -> PERSPECTIVES TRANSVERSES

     Les acacias d’Afrique du Sud, lorsqu’ils sont broutés par une antilope du genre Koudou, émettent un signal sous la forme d’éthylène. Ce signal volatil entraîne, chez les arbres voisins (même s’ils n’ont pas été eux-mêmes attaqués), l’accumulation de tanins particulièrement astringents, repoussant ainsi les antilopes. Ce poison est la solution de survie inventée par l’acacia et adoptée par tous.La coévolution plantes-agents biologiques sur des millions d’années a ainsi entraîné la multiplication de langages chimiques, qui permettent aux partenaires d’échanger et de créer des relations de symbiose, synergie, d’alliances mutuelles…

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Hasard ou effort d’imagination dans ces coévolutions ? Exceptions ou règle générale ? Ici il semble toujours y avoir une nécessité, toujours des grains de sable qui s’ajoutent pour poursuivre l’évolution. Le rôle du hasard devient alors de transformer par « déconstruction ». Dans le cas des orchidées, le hasard les a forcés à se réorganiser afin d’assurer leur reproduction (necessité).

Hasard << nécessité

« Avec la généralisation de la thermodynamique, on arrive à comprendre que la vie est la règle dans certaines conditions et que le dualisme de la nécessité et du hasard est dépassé.[5] »

     Jusqu’à présent, il semblait y avoir incompatibilité entre le principe d’entropie et l’apparition de la vie ordonnée. Or de récentes recherches nous montre au contraire que pour les systèmes vivants, ce serait bien le principe d’entropie qui rendrait possible les processus d’autostructuration. Selon Prigogine, les structures biologiques sont des états spécifiques de non-équilibre. Elles exigent une dissipation constante d’énergie et de matière, d’où leur nom de structures dissipatives : « c’est par une succession d’instabilités que la vie est apparue. C’est la nécessité, c’est-à-dire la constitution physicochimique du système et les contraintes que le milieu lui impose, qui détermine le seuil d’instabilité du système. Et c’est le hasard qui décide quelle fluctuation sera amplifiée après que le système a atteint ce seuil et vers quelle structure, quel type de fonctionnement il se dirige parmi tous ceux que rendent possibles les contraintes imposées par le milieu. »

Le rôle du hasard dans l’apparition de la vie est donc ici très restreint : il se réduit à un choix contraint entre diverses possibilités.

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Conclusion et perspective : la nécessité nietzschéenne d’affirmer le hasard

      Hasard et Nécessité, ce qu’ils sont exactement dépend sans doute du point d’observation. Une perspective différentes du même ? Car peut-être le hasard pourrait s’expliquer si on avait les moyens de percevoir l’ensemble de ce qui se passe (vision systémique de l’enchaînement des causes ou vision dionysiaque nietzschéenne). Mais ce n’est pas le cas, du fait de notre conscience limitée, de l’insoutenabilité d’une telle vision. Contingence locale spinoziste (il n’est pas nécessaire que j’existe), nécessité immanente et raison suffisante de Leibnitz, volonté divine unique de Newton, attardons-nous un instant sur l’approche « esthétique » du hasard chez Nietzsche.

     « La philosophie de Nietzsche se veut notamment une métamorphose de l’idée de hasard. Elle précise en effet que la création n’est ni un absolu ni un mouvement téléologique. Et, sous sa forme positive, elle précise le caractère imprévisible, aventureux, de la morale à venir. » [6] Pour Nietzche, la nécessité est précisément d’affirmer le hasard. Le vrai joueur fait du hasard un objet d’affirmation : il affirme les fragments, les membres du hasard. De cette affirmation naît le nombre nécessaire, qui ramène le coup de dés.  On devine ici le jeu « sélectif » de l’éternel retour nietzschéen : « revenir est précisément l’être du devenir, l’un du multiple, la nécessité du hasard »[7]. Autrement dit, l’affirmation est l’interprétation active du chaos par l’homme, affirmation nécessaire qui lui permet d’assumer l’idée, de se préparer à la vision d’un monde en tant que totalité ouverte ou règne toujours l’indétermination, le hasard. L’affirmation ou « amor fati », c’est l’amour de la nécessité, mais ce qui est nécessaire, c’est le hasard lui-même, l’indétermination pénétrant tout.

     « Un peu de raison, il est vrai, une semence de sagesse dispersée d’étoile en étoile – ce levain est mêlé à toutes les choses : au nom de la folie, de la sagesse est mêlée à toute chose ! Un peu de sagesse est bien possible, mais je trouvai cette bienheureuse certitude en toute chose : qu’elles prétendent encore danser sur les pieds du hasard. »[8] Il s’agit d’affirmer à la fois la prééminence du hasard (la danse), et le fait que l’homme ne sait affirmer le hasard que par les voies d’un contrôle majoritairement rationaliste, repos des forces et schéma nécessaire à l’esprit humain : « un peu de sagesse est bien possible », cependant que « tout comprendre, ce serait supprimer tous les rapports de perspective, ce serait ne rien comprendre, méconnaître l’essence du connaître. »[9]

Point de vue autrement exprimé par Lorenz : « lorsqu’on pense que la mathématique est la seule source légitime de tout savoir, on doit logiquement fonder toute sa connaissance sur elle, autrement dit mener sa recherche sans utiliser les autres fonctions cognitives que l’homme a développé au cours de sa phylogénèse pour s’adapter à son environnement. »[10] Le hasard c’est ici l’indétermination affirmée du monde, la danse des forces ; la nécessité, le repos de celles-ci qui se laissent tomber un moment dans les filets de notre rationalité.

      Pour donner un sens à notre existence, oublier que notre vie elle-même pourrait n’être que contingente et continuer à penser que l’homme est dans la nature comme « un empire dans un empire », il est parfois bien utile d’exclure le hasard de notre champ de réflexion. Ce qui revient au final à exclure méthodologiquement toute indépendance des causes, comme le souligne la définition du destin chez les stoïciens : « le destin, c’est la solidarité des causes[11] ». Mais nous rejoindrons ici Nietzche bien volontiers, car le fait et l’existence du hasard reste encore à trouver. En tant que ce dernier est non directement accessible à la pensée humaine, il est l’objet d’une expérimentation, d’une perspective propre. Enfin peut-être et surtout l’objet d’une conviction (scientifique, philosophique), si l’on imagine que l’évolution d’un système dynamique n’est peut-être jamais donnée à l’avance.

Alors l’homme objet nécessaire de l’univers ou grand solitaire apparu au hasard ? On le voit, de ce « choix » dépend l’analyse que nous pourrons faire de la nature même de la responsabilité de l’espèce humaine dans l’altération des milieux biologiques.



[1] Jacques Monod, « Le hasard et la nécessité », édition du Seuil 1970.[2] Le hasard est ici la rencontre d’une série causale « sociologique » – la présence du passant – et d’une série causale « météorologique » – le vent, la pluie – rencontre qu’on ne peut justifier de quelque façon que ce soit.

[3] D’après source Encyclopédia Universalis 2004.

[4] D’après source Encyclopédia Universalis 2004.

[5] Ilya Prigogine (1917 – 2003) : physicien et chimiste belge d’origine russe. Prix Nobel de Chimie en 1977, il est surtout connu pour sa présentation sur les structures dissipatives et l’auto-organisation des systèmes.

[6] Georges Morel, Nietzsche III : création et métamorphoses, p103, Aubier-Montaigne, Paris, 1971.

[7] D’après « Nietzsche » par Gilles Deleuze, PUF, 1965

[8] Nietzsche, Ainsi Parlait Zarathoustra, III, « Avant le lever du soleil », p182, Au sans pareil, Paris, 1983.

[9] Nietzsche, La volonté de puissance II, p175, Gallimard, 1995, Paris.

[10] Konrad Lorenz « les fondements de l’éthologie » 1978, Flammarion.

[11] Définition d’après Gilles Deleuze.

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