L’écologie de Gregory Bateson

« Il y a une écologie des mauvaises idées, comme il y a une écologie des mauvaises herbes. » Gregory Bateson 


« Vers une écologie de l’esprit »
Gregory Bateson (1904-1980)

Gregory Bateson

      Scientifique américain ayant consacré sa vie à la recherche dans des domaines très variés des sciences sociales (anthropologie, psychiatrie, cybernétique), Gregory Bateson  s’est principalement attaché à penser une épistémologie[1] nouvelle à partir des matériaux de la cybernétique (rapports du tout à ses éléments et critique de la disjonction substantialiste entre sujet et objet), de la théorie des systèmes (étude des boucles et systèmes d’interaction complexes) et des types logiques (mise en perspective hiérarchique des relations). 

De ce « contexte » épistémologique, les travaux de G. Bateson ne cesseront d’approfondir les questions relatives au « soi » dans la relation complémentaire de celui-ci avec le système plus vaste qui l’inclut. Ainsi : « l’observateur appartient au champ même de l’observation et que, d’autre part, l’objet de l’observation n’est jamais une chose, mais toujours un rapport ou une série indéfinie de rapports. » En conséquence, un système de communication n’est donc plus le fait d’une individualité physique constituée, mais d’un vaste réseau de voies empruntées par des messages.

Dès lors, à l’opposition classique entre immanence et transcendance, « l’épistémologie cybernétique » de Bateson propose de substituer une approche nouvelle par où l’esprit individuel est immanent. Mais pas seulement dans le corps ! Il l’est également dans les voies et messages extérieurs au corps. Précisément dans la mesure où l’esprit humain n’est qu’un sous-système d’un esprit plus vaste, ce dernier étant lui-même immanent à l’ensemble interconnecté formé par le système social et l’écologie planétaire.

A la question : « que diable entendez-vous par écologie de l’esprit ? » Bateson répondait :

« ce que je veux dire, plus ou moins, c’est le genre de choses qui se passent dans la tête de quelqu’un, dans son comportement et dans ses interactions avec d’autres personnes lorsqu’il escalade ou descend une montagne, lorsqu’il tombe malade ou qu’il va mieux. Toutes ces choses s’entremêlent et forment un réseau [...] On y trouve à la base le principe d’une interdépendance des idées qui agissent les unes sur les autres, qui vivent et qui meurent. [...] Nous arrivons ainsi à l’image d’une sorte  d’enchevêtrement complexe, vivant, fait de luttes et d’entraides, exactement comme sur n’importe quelle montagne avec les arbres, les différentes plantes et les animaux qui y vivent – et qui forment, en fait, une écologie »[2].

La note qui suit tentera de présenter quelques uns des concepts de bases de la pensée de G. Bateson (cybernétique et type logique), en insistant sur le concept de conscience non assistée et le rôle de l’art en tant qu’outils d’accessibilité au système écologique planétaire.

Système et cybernétique

      Dans sa définition classique[3], la cybernétique est une science destinée à couvrir l’ensemble des phénomènes qui mettent en jeu des mécanismes de traitement de l’information (transport des messages à travers des réseaux de communication, prédiction, organisation et régulation des systèmes biologiques). Celle-ci diffère donc de la théorie de l’information (codage, décodage, stockage, transport, filtrage de l’information, etc.) en ce  « qu’elle ne s’intéresse pas aux systèmes concrets qui opèrent sur de l’information » mais bien à la structure logique de leur fonctionnement.
Autrement dit, si l’étude de la transmission des signaux se fait à la lumière de la théorie de l’information, on pourra néanmoins étudier les transformations systématiques auxquelles sont soumises les informations représentées par ces signaux en faisant complètement abstraction de ceux-ci. Voilà qui est précisément le point de vue de la cybernétique.

Pour Bateson, la description d’une organisation en termes de correspondance, d’adaptation et de convenance aux conditions du contexte et de l’environnement révèle de l’explication cybernétique, type logique différent de celui de l’explication causale. Il ne s’agit plus de savoir « pourquoi quelque chose s’est produit » mais de savoir quelles contraintes ont fait que « n’importe quoi ne se soit pas produit ».

·  Dans l’explication causale, dite « positive », la trajectoire ou le comportement d’un élément est considéré comme entièrement prédictible à partir des conditions initiales (relation linéaire de cause à effet).

· Dans l’explication cybernétique, dite « négative », l’examen des restrictions ou contraintes du système montre que seule une « réponse appropriée » aux différentes contraintes peut survivre, se développer et se reproduire.

« […] En termes cybernétiques, on dit que le cours des événements est soumis à des restrictions, et on suppose que, celles-ci mises à part, les voies du changement n’obéiraient qu’au seul principe de l’égalité des probabilités. En fait, les restrictions sur lesquelles se fonde l’explication cybernétique peuvent être considérées, dans tous les cas, comme autant de facteurs qui déterminent l’inégalité des probabilités [...] Idéalement – et c’est bien ce qui se passe dans la plupart des cas – dans toute séquence ou ensemble de séquences, l’événement qui se produit est uniquement déterminé en termes d’une explication cybernétique. Un grand nombre de restrictions différentes peuvent se combiner pour aboutir à cette détermination unique. Dans le cas du puzzle, par exemple, le choix d’une pièce pour combler un vide est restreint par de nombreux facteurs : sa forme doit être adaptée à celle des pièces voisines et, en certains cas, également à celle des frontières du puzzle ; sa couleur doit correspondre à celles des morceaux environnants [...] Du point de vue de celui qui essaie de résoudre le puzzle, ce sont là des indices, autrement dit des sources d’information qui le guideront dans son choix. Du point de vue de la cybernétique, il s’agit de restrictions. De même pour la cybernétique, un mot dans une phrase, une lettre à l’intérieur d’un mot, l’anatomie d’un quelconque élément d’un organisme, le rôle d’une espèce dans un écosystème, ou encore le comportement d’un individu dans sa famille, tout cela est à expliquer (négativement) par l’analyse des restrictions. [4] »

La description d’une organisation n’est donc adéquate que si l’on inclut une description des contraintes exercées par le contexte et l’environnement sur ses possibilités d’action (comportement, fonction et processus), d’agencement (structure) et de devenir (évolution). Il est de même du comportement conçu comme un « construit organisé d’activités », de la cellule jusqu’à la machine et aux institutions en passant par l’animal et l’homme, la société.
Le comportement d’une fourmi ne devient ainsi intelligible qu’au regard des contraintes topographiques de son parcours, des contraintes du ravitaillement à rapporter dans un processus stochastique du hasard des rencontres et de la nécessité de ramener la nourriture.

Niveaux et types logiques

Le terme Méta signifie « à propos de », il est issu du grec et signifie au départ « après, au-delà de »[5]. Il induit un regard de la chose sur elle-même. Un métalangage est un langage qui a pour sujet le langage, une métacommunication est une communication à propos de la communication.
Mais de la communication à la métacommunication il y a un changement de « niveau logique », dans la mesure où l’on peut distinguer le message proprement dit du message à propos du message.

Gregory Bateson va donc appliquer le concept de niveau logique, pas seulement à la communication, mais à la vie en général. Pour ce faire il s’appuiera sur le concept de « type logique » tel que développé par le mathématicien Russel[6]. Remarquant qu’un animal qui joue peut simuler le comportement d’agression de sorte que l’animal lui faisant face sera capable de distinguer un cadre ludique, ne se sentira pas menacé, il est amené à dire que la métacommunication trace donc un cadre (contexte) qui influence le sens de la communication de base (i.e. le comportement d’agression).
Cette distinction des couches qui englobent les précédentes constitue la « hiérarchie naturelle» telle que définie par Bateson.

Les types logiques ont été définies au début du vingtième siècle par Russel et Whitehead et sont liées aux concepts de classe et de classification. Des éléments ayant des caractéristiques communes peuvent être rassemblés pour former une classe d’éléments partageant les mêmes caractéristiques. La classe des éléments ainsi formée est d’un type logique différent de celui des éléments proprement dit, dans la mesure où il est exclu qu’une classe soit membre d’elle-même (la classe des oiseaux n’est pas un oiseau) et qu’une classe ne peut être membre de sa non-classe (la classe des oiseaux n’appartient pas à la classe des non oiseaux). La notion de classe définit ainsi un niveau logique supérieur par rapport à ses éléments.

« Un bibliothécaire dresse le catalogue des livres dont il a la charge et, lorsqu’il a terminé, se demande où situer son catalogue. En effet, son catalogue a bien l’apparence d’un livre, mais il n’est pas du même ordre ou niveau que les livres qu’il classifie et répertorie. Le catalogue des livres n’est pas un livre. C’est le livre des livres ou « méta-livre ». Il ne peut pas se répertorier lui-même et être à la fois un des membres et la classe. Il est d’un niveau de type logique supérieur à celui des livres qu’il classifie. C’est la représentation des livres, elle cartographie les livres, comme la carte pour le territoire, le menu pour le repas. C’est une représentation des livres qui y sont représentés. Comme le catalogue n’est pas du même ordre ou niveau que les livres qu’il classifie et répertorie, cette historiette de bibliothécaire n’est pas du même ordre que le texte qu’elle commente. C’est pour souligner cette distinction, en rupture radicale, entre le message (le texte) et le méta-message (le commentaire) ou message sur (ou au sujet de) le message qu’a été introduite une rupture typographique marquée. De la même façon, les règles du jeu ne sont pas du jeu et ne sont pas en jeu, comme le méta-message qui « cadre » le message et le situe en indiquant la manière de comprendre le message. » (source article Wikipédia sur la théorie des contextes)

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Gregory Bateson part donc de ces concepts logiques pour les appliquer au monde du vivant, et plus particulièrement à l’apprentissage (voir table suivante). En incluant le niveau de communication de base, le méta-niveau l’influence et de nouvelles propriétés peuvent émerger, celles-ci pouvant radicalement différer de celles du niveau de départ. Afin de se représenter la chose, l’image des poupées russes qui s’emboitent les unes dans les autres serait sans doute plus adéquate qu’une simple métaphore spatiale représentant des niveaux successif empilés les uns sur les autres.

« Le stimulus est un signal élémentaire interne ou externe. Le contexte du stimulus est un métamessage qui classifie le signal élémentaire. Le contexte du contexte du message est un méta-métamessage etc. etc.…Le contexte est un terme collectif désignant tous les événements qui indique à l’organisme à l’intérieur de quel ensemble de possibilités il doit faire son prochain choix. Il y a donc des indicateurs de contexte. Un organisme répond différemment au même stimulus  dans des contextes différents. Quel est donc la source informative de l’organisme ? Il existe des signaux dont la fonction est de classifier les contextes. Indicateur de contexte de contexte… » (Source Bateson, vers une écologie de l’esprit tome 1 (309-310)

Systèmes et métasystèmes 

Pour Bateson, le concept de type logique à une implication directe sur le rapport du tout à ses éléments : « la contradiction entre le tout et la partie [...] est tout simplement une contradiction dans les types logiques [car] le tout est toujours en métarelation avec ses parties. »

« Le système minéral de la lithosphère oriente et délimite les possibilités de vie du système organique de la biosphère. Ce système organique, lui même, oriente et délimite les possibilités d’association des congénères animaux et végétaux du système social de la sociosphère. Le système organique est alors le contexte du système social ou métasystème social c’est-à-dire le système du système social et le système minéral comme « métasystème organique » ou encore métamétasystème social.
Ainsi, l’écosystémique de la foresterie et de la pêcherie, à la base, s’occupe du système social de l’association des arbres et des poissons avec son environnement ; cet environnement est le système organique, qui est lui-même dans un environnement qui est le système minéral de la lithosphère qui oriente et délimite les possibilités de vie sur la planète. »
 (
D’après source article Wikipédia sur la Théorie des contextes).

L’approche écosystémique est ainsi une façon de percevoir à la fois l’arbre et la forêt, sans que le premier ne masque la seconde. L’arbre est perçu comme une configuration d’interactions appropriée aux conditions de vie dans le contexte forestier, en association avec d’autres arbres qui forment sa « niche écologique ».

Apprendre à apprendre

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Bateson propose de distinguer une suite hiérarchisée de quatre catégories d’apprentissage classées le long d’une échelle de type logique. Attention ! Un niveau d’apprentissage n’est pas un niveau de compréhension. Il existe un certain nombre de niveaux dans lesquels chaque niveau supérieur est la classe des niveaux subordonnés.
D’une manière générale, plus le niveau est élevé et moins nous comprenons le processus, plus il est difficile à l’esprit de « manœuvrer » avec. Le changement implique un processus, mais les processus eux-mêmes sont soumis au changement. Ceci implique la notion de contexte répétable comme une prémisse nécessaire à toute théorie qui définit l’apprentissage en tant que changement : « Aucun homme ne peut coucher deux fois pour la première fois avec la même fille » Héraclite.
D’un point de vue intellectuel, il peut-être utile de se référer à l’analogie du mouvement : le mot « apprentissage » indique indubitablement un changement, d’une sorte ou d’une autre. La forme de changement la plus simple et la plus familière étant le mouvement.

L’apprentissage de niveau 0 est l’expérience directe : « je mets ma main au feu, et je me brûle. » L’apprentissage zéro se caractérise par la spécificité de la réponse, qui juste ou fausse, n’est pas susceptible de correction. L’apprentissage 0 correspond à la position de l’objet.

L’apprentissage de niveau 1 est ce que nous appelons généralement « apprentissage »,  à savoir  la généralisation des expériences directes de bases : « j’ai mis ma main dans le feu, j’ai été brûlé et je ne le referai plus. » Accoutumance, conditionnement pavlovien classique…Il correspond à un changement dans la spécificité de la réponse, à travers une correction des erreurs de choix à l’intérieur d’un ensemble de possibilité. L’apprentissage 1 correspond à sa vitesse quand il bouge. 

L’apprentissage de niveau 2 contextualise les expériences de l’apprentissage de niveau 1. Il s’agit ici de développer des stratégies afin de maximiser l’apprentissage de niveau 1, à travers l’extraction de règles implicites et la mise en contexte des unités d’apprentissage de niveau 1 : « généralement je ne risque pas d’être brûlé, mais cela pourrait m’arriver si je devais sauver autrui d’un incendie. » Il correspond donc à un changement dans le processus de l’apprentissage 1, changement correcteur dans l’ensemble des possibilités où s’effectue le choix et qui se produit dans la façon dont la séquence de l’expérience est ponctuée. L’apprentissage 2 semble également être ainsi une préparation nécessaire aux troubles du comportement. A travers ses recherches sur la schizophrénie, Bateson isolera la source de cette dernière comme l’incompatibilité répétée entre un contexte et un métacontexte au cours d’un apprentissage (notion de la double contrainte). L’apprentissage 2 correspond à l’accélération ou à la décélération, soit au changement dans la vitesse de l’objet mobile.

L’apprentissage de niveau 3 contextualise les expériences de l’apprentissage de niveau 2. Il est difficile et peu fréquent même chez l’être humain. En ce sens il peut être qualifié de niveau spirituel ou existentiel : « que dit de moi le fait d’être prêt à risquer d’être brûler pour… » C’est un changement dans le processus de l’apprentissage 2, changement correcteur dans le système des ensembles de possibilité dans lequel s’effectue le choix. L’apprentissage 3 correspond à un changement dans le rythme de l’accélération ou de la décélération, soit un changement dans le changement du changement de la position…

La conscience non assistée

En signant « cet abandon des frontières de l’individu comme point de repère », et remarquant que si Freud a « étendu le concept d’esprit vers le dedans [...] à l’intérieur du corps », Bateson entend lui-même « étendre l’esprit vers le dehors ». Or ces deux mouvements ont ceci de commun qu’ils s’accompagnent de la réduction du champ du soi conscient

C’est précisément sur cette base de la réduction du champ conscient que nous tenterons d’aborder, succinctement, l’un des nombreux apports de Bateson à la pensée écologique. À travers certaines citations extraites du tome 1 de « Vers une écologie de l’esprit [7]», nous nous intéresserons plus précisément à la nature correctrice de l’art, en tant que voie d’accès aux relations par delà leurs termes (objet/sujet, objet/objet sujet/sujet). Précisément car « le dualisme est appétitif » nous dit Bateson. Ainsi, quand nous percevons notre environnement comme composé de choses et que nous ignorons les liens qui nous relient à ces choses, nous pouvons nous mettre à vouloir les posséder « bêtement ».
Qu’adviendrait-il en terme de mode d’existence si nous envisagions le monde comme un ensemble de relations ?

Codes conscients et inconscients

      L’être humain, s’il apprend à se comporter dans son environnement grâce à la coévolution,  est également « couplé à son environnement biologique par l’intermédiaire de la conscience ». C’est-à-dire qu’il a la capacité consciente de « savoir qu’il sait ». Or une grande partie de cette pensée consciente est « occupée » par l’algorithme du langage (ou processus secondaire). C’est-à-dire parler de choses et de personnes singulières  caractérisées par un système de marquage, l’emploi de la négation, la temporalité etc. etc.…

Cependant, à la suite de Nietzche, nous pouvons dire que la grande partie de nos activités est inconscience et l’algorithme qui caractérise la pensée de l’inconscient (processus primaire) est lui bien différent. Il est marqué par une double inaccessibilité :
· son accès est intermédié par le rêve, l’art, la religion, les drogues etc. etc.…
· sa traduction est difficile dans la mesure où il communique sur un mode métaphorique des relations dont les termes sont impersonnels ou non identifiés. C’est-à-dire que pour l’inconscient, seule la relation illustrée demeure inchangée. Ici, il n’existe pas de marquage indiquant la métaphore contrairement aux termes  « comme, comme si » du langage conscient.

Pour Bateson, le rôle de l’inconscient est double :
· accueillir les choses difficiles que la consciente souhaite occulter (rôle « sécuritaire ») ;
· accueillir les « habitudes » (rôle économique).

Insistons à présent sur ce second point. Bateson entend par habitudes, les choses tellement familière qu’il est inutile de les examiner autrement qu’au niveau des conclusions de l’action que la pensée implique. En conséquence, il existe donc des types de connaissance qui peuvent être reléguées à des niveaux inconscients (ce qui est commun à une affirmation particulière et à une métaphore lui correspondant), d’autres se devant d’être gardées en surface : « généralement, nous sommes capables de refouler les types de connaissance qui restent valables indépendamment des changements intervenus dans l’environnement, mais nous devons maintenir à une place accessible tous les moyens de contrôle du comportement, qui doivent être changés à chaque moment. »

Ainsi les prémisses peuvent être refoulées par mesure d’économie, mais les conclusions particulières doivent être maintenues à la conscience. D’un point de vue économique, on pourra dire que l’inaccessibilité est le prix du refoulement, ce dernier étant entendu comme une économie de pensée consciente, ressource rare au mécanisme lourd. Par conséquent, il est difficile pour tout organisme d’examiner la matrice globale d’où jaillissent ses conclusions conscientes.

Limites quantitatives et qualitatives  de la conscience

Bateson souligne l’impossibilité, pour un organisme quel qu’il soit, d’atteindre à une conscience totale. En effet, chaque nouveau pas vers celle-ci impliquerait en retour une nouvelle et importante augmentation de circuits conscients, cette nouvelle couche venant s’empiler sur les anciennes et ainsi de suite. Autrement dit, aucun système logique ne saurait décrire intégralement sa propre structure.Ainsi tous les organismes doivent se contenter d’un champ de conscience restreint, aucun ne pouvant se permettre d’être conscient de chose qu’il peut résoudre à des niveaux inconscients (économie et efficacité des circuits).

D’un point de vue qualitatif : « dans le cas d’un poste de télévision, une image satisfaisante à l’écran est certainement une indication que la plupart des éléments du poste fonctionnent correctement. » Pour Bateson, il en est de même pour l’écran de la conscience. Mais ce qui est fourni là n’est qu’une « indication très indirecte du fonctionnement de toutes les parties […]  Le poste de télé qui donne une image déformée ou autrement imparfaite, communique en ce sens quelque chose sur ses pathologies inconscientes, en exhibant leurs symptômes ». Cependant un diagnostic précis ne pourra-être donné que par un regard extérieur expert.

La conscience est donc nécessairement sélective et partielle, petite partie du réel systématiquement sélectionnée et aboutissant à une image déformée d’un ensemble plus vaste. Bateson donne ici l’exemple de l’iceberg. Si à partir de la surface visible de celui-ci nous pouvons deviner, extrapoler, le type de matière qui se trouve immergée, il n’en est pas du tout de même à partir du matériel livré par la conscience : « le système de la pensée consciente véhicule des informations sur la nature de l’homme et de son environnement. Ces informations sont déformées ou sélectionnées et nous ignorons la façon dont se produisent ces transformations. Comme ce système est couplé avec le système mental coévolutif plus vaste, il peut se produire un fâcheux déséquilibre entre les deux[8]». On devine ici exposée, l’une des causes de la crise écologique moderne.

La nature corrective de l’art…

Pour Bateson, l’ensemble de l’esprit est bien un « réseau cybernétique intégré »  de propositions, d’images, de processus etc. etc.…, la conscience, un échantillon des différentes parties et régions de ce réseau. Ainsi, au-delà de l’impossibilité économique d’une vision consciente de la totalité de ce réseau, Bateson remarque qu’une telle vision signerait également l’échec monstrueux du mécanisme d’intégration : « si l’on coupe la conscience, ce qui apparaît ce sont des arcs de circuits, non des pas des circuits complet, ni des circuits de circuits encore plus vaste. »

Une fois admises les limites de la conscience telles que définies précédemment, on pourra donc formuler l’hypothèse suivante : « ce que la conscience non assistée (par l’art, les rêves, la religion…) ne peut jamais apprécier, c’est la nature systémique de l’esprit. » Ainsi une pure rationalité projective non assistée est nécessairement pathogénique et destructrice de la vie, car : « la vie dépend de circuits de contingences entrelacés, alors que la conscience ne peut mettre en évidence que tels petits arcs de tels circuits que l’engrenage des buts humains peut manœuvrer. »

Pour nos actions quotidiennes, les conséquences néfastes sont nombreuses. Elles ont toutes ceci de commun que : « les erreurs se reproduisent à chaque fois que la chaîne causales altérée (par la réalisation d’un but conscient) est une partie de la structure de circuit, vaste ou petit, d’un système. »

Dans ce cas, pour l’homme, la surprise ne peut alors qu’être continue vis-à-vis des effets de  ses « stratégies de tête ». Prenons l’exemple suivant dans lequel nous souhaitons assainir un territoire infesté de moustiques afin d’y développer le tourisme ou l’agriculture. Nous utilisons alors du DDT pour tuer les insectes. Se faisant nous privons l’ensemble des insectivore de leur nourriture, ce qui en retour à pour effet de multiplier certaines des populations d’insectes. Nous sommes donc conduit à utiliser une plus grande quantité de DDT, jusqu’à la possibilité d’empoisonner y compris les insectivores. Ainsi, si l’utilisation de DDT en venait à tuer les chiens par exemple, il y aurait dès lors lieu d’augmenter le nombre de policier pour faire faire face à la recrudescence des cambriolages. En réponse ces même cambrioleurs s’armeraient mieux et deviendraient plus malin…etc. etc.…

« La monstrueuse pathologie atomiste que l’on rencontre aux niveaux individuel, familial, national et international – la pathologie du mode de pensée erroné dans lequel nous vivons tous – ne pourra être corrigée, en fin de compte, que par l’extraordinaire découverte des relations qui font la beauté de la nature. »

Pour Bateson, dans un monde fait de structure et de circuits plus ou moins inaccessibles à l’homme, la sagesse de ce denier consiste précisément dans la reconnaissance ou la perception de ces structures, circuits et des relations qui nous relient. Comment ? L’art est l’une de ces voies d’accès vers les relations dans la mesure où « […] l’art, à une fonction positive, consistant à maintenir ce que j’ai appelé « sagesse », modifier, par exemple, une conception trop projective de la vie, pour la rendre plus systémique. »

Modes et pratiques d’existence implicites…

Une pensée sur la vie si richement articulée ne peut qu’engendrer de nombreux déplacements de points de vue chez son lecture, à commencer par la mise en perspective de son propre champ conscient et de son corollaire presque immédiat : comment apprendre à apprendre ?

Toujours très concrètement, en terme de mode d’existence, quelle est la place de l’œuvre d’art : « la question à poser à propos d’une œuvre d’art devient : quelles sortes de corrections, dans le sens de la sagesse, sont accomplies par celui qui crée ou qui « parcourt» cette œuvre d’art ? »

Enfin plus généralement : « j’affirme que si vous voulez parler de choses vivantes, non seulement en tant que biologiste académique mais à titre personnel, pour vous-même, créature vivante parmi les créatures vivantes, il est indiqué d’utiliser un langage isomorphe au langage grâce auquel les créatures vivantes elles-mêmes sont organisées – un langage qui est en phase avec le langage du monde biologique[9] ».

Conclusion

Pour nous autres contemporains, la voix de Bateson est une voie de l’humilité et de l’observation des relations. La conscience n’est qu’une petite partie déformée d’un ensemble plus vaste; ensemble auquel je peux néanmoins accéder autrement.

L’humilité qui s’opère au moment de reconnaître cette hiérarchie naturelle (relations, méta-relations) s’oppose donc à l’hubris de notre civilisation actuelle qui place un Dieu face à sa création et un individu, imaginé à l’image de Dieu, dans la situation d’exploiter l’univers « sans considération morale ou éthique ». La crise écologique naît de cette arrogance, conséquence de la persistance d’un dualisme qui sépare l’esprit du corps et « échafaude des mythologies à propos de la survie d’un esprit transcendant ». Si Bateson pensait bien que quelque chose devait survivre de lui, ceci ne le ferait qu’en tant qu’élément de l’écologie contemporaine des idées.

« […] les hommes venant à rencontrer hors d’eux et en eux-mêmes un grand nombre de moyens qui leur sont d’un grand secours pour se procurer les choses utiles, par exemple les yeux pour voir, les dents pour mâcher, les végétaux et les animaux pour se nourrir, le soleil pour s’éclairer, la mer pour nourrir les poissons, etc., ils ne considèrent plus tous les êtres de la nature que comme des moyens à leur usage ; et sachant bien d’ailleurs qu’ils ont rencontré, mais non préparé ces moyens, c’est pour eux une raison de croire qu’il existe un autre être qui les a disposés en leur faveur.[10] » Spinoza



[1] « […] L’épistémologie est une branche de la science combinée à une branche de la philosophie. En tant que science, l’épistémologie étudie comment les organismes isolés et les ensembles d’organismes ‘connaissent’, ‘pensent’ et ‘décident’. En tant que philosophie, elle étudie les limites nécessaires et les autres caractéristiques des processus de connaissance, de pensée et de décision ». (Grégory Bateson, p. 234, « La Nature et la Pensée », Seuil, Paris, 1984).

[2] Gregory Bateson, Une Unité sacrée – Quelques pas de plus vers une écologie de l’esprit, chapitre 26, Seuil, Paris, 1996.

[3] D’après source Encyclopédia Universalis.

[4] Bateson, 1980, pp. 155-156, Vers une écologie de l’esprit. t. 2, citation d’après source Wikipédia.

[5] Cf. le livre d’Aristote sur la métaphysique qui suivait directement celui sur la physique.

[6] Dans son ouvrage de référence « Principia Mathematica »

[7] “Steps to an ecology of mind”, Editions du Seuil, 1977 pour la traduction française.

[8] D’après Jean-Jacques Wittezaele : «l’écologie de l’esprit selon Gregory Bateson», revue Multitude n°24.

[9] Gregory Bateson, op. cit., chapitre 32.

[10] Spinoza, l’Ethique, appendice livre I.

http://www.dailymotion.com/video/5cAPYwdf2em7n5pCG

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